Laverne Cox («Orange is the new black»): «Pour les trans, la visibilité médiatique ne suffit pas»

INTERVIEW Révélation de la série «Orange is the new black», porte-parole très influente de la communauté transgenre, Laverne Cox était à Paris pour l’arrivée de la saison 3. «20 Minutes» l’a rencontrée…

Annabelle Laurent

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Laverne Cox, le 18 mai 2015, au Gala des Global Women's Rights Awards
Laverne Cox, le 18 mai 2015, au Gala des Global Women's Rights Awards — Rich Fury/AP/SIPA

Elle s’installe face à nous, croise ses longues jambes habillées de collants résille. Le sourire est un brin crispé, ses yeux disent la fatigue d’une énième interview. Mais n’allez pas imaginer qu'une Américaine puisse perdre sa cordialité légendaire.

Figure influente de la communauté trans, première femme ouvertement transgenre à avoir fait la couverture de Time, Laverne Cox est à Paris pour la promo de la saison 3 d’Orange is the new black, sur Netflix ce vendredi 12 juin, mais sait bien que quelques jours après le coming out de Caitlyn Jenner en une de Vanity Fair, la question viendra. Et peu lui importe : parler de, et au nom de la communauté transgenre, elle en a fait une autre partie du job.

Comment avez-vous vécu cette saison 3 ? 

C’est la saison que j’ai préféré tourner. Je me suis tellement amusée, surtout dans la seconde partie, et l’histoire de Sophia gagne vraiment en intensité. Les scénaristes ont été brillants de mettre des obstacles sur mon chemin. J’ai hâte que tout le monde l’ait vu pour en discuter en détail, c’est si dur de ne pas spoiler !

Les gens vous connaissent autant pour votre rôle de Sophia, coiffeuse et confidente dans « OINTB », que pour votre activisme pour la communauté transgenre. Comment connectez-vous les deux ?

Je suis une actrice et productrice, et mon travail est de raconter des histoires, à travers les personnages que j’incarne ou à travers mon documentaire sur MTV… La série m’a donné cette incroyable tribune, à moi, femme transgenre de couleur, et c’est important que je l’utilise pour faire entendre les voix des autres personnes transgenres, avec prudence, et stratégie. Mais ce n’est pas si différent de mon travail d’actrice, qui reste ma priorité et ce que je préfère faire. Avec la conviction que la fiction a un énorme potentiel pour créer du changement social.

Et un sentiment de responsabilité, donc ?

Oui. Je suis convaincue qu'« à ceux qui ont beaucoup reçu, il sera beaucoup demandé ».

Vous avez été la première personne ouvertement transgenre à être nommée pour un Emmy Award et en mai 2014 à avoir fait la couv’de Time Magazine. Que pouvez-vous attendre de plus maintenant ?

Oh mon dieu, il y a tant de choses qu’il me reste à accomplir ! En tant qu’artiste et en tant que personnalité publique. Tant de couvertures de magazines où je pourrais encore être. On verra ! Je ne fais que commencer, si Dieu le veut.

Quand vous racontez votre histoire, votre enfance en Alabama, votre tentative de suicide à 11 ans, votre arrivée à New York, vous tenez à taire les détails de votre transition…

Ce que j’ai noté au travers de mes recherches sur les représentations dominantes des 60 dernières années sur la communauté trans, c’est qu’il y a un accent mis sur la chirurgie. Les gens parlent seulement de « Oh mon dieu, tu sais ce qui est arrivé pendant l’opération ? », « Oh mon dieu cette personne a tels organes génitaux », et cela tend à effacer l’humanité des personnes. J’ai donc choisi que les détails de ma transition ne fassent pas partie de mon histoire.

Comment gérez-vous au quotidien la répétition de votre histoire ? 

Certains jours sont plus durs que d’autres, mais c’est important d’être fidèle à son histoire. Ce que j’ai appris, c’est que ce qui ne tue pas rend plus fort. Pendant des années je me suis dit, « si je m’autorise à ressentir la douleur, la souffrance ne s’arrêtera plus jamais ». Beaucoup de gens pensent ça. C'est pour eux, pour les gens qui me regardent qui ont peut-être du mal à ressentir ce qu’ils doivent ressentir, que je dois être encore plus en accord avec moi-même que les autres. C'est mon devoir d’artiste. 

Avez-vous vu la série « Transparent », et trouvez-vous cela dommage que le personnage principal soit joué par un homme (Jeffrey Tambor) ? Jared Leto a aussi eu un Oscar pour son rôle dans Dallas Buyers Club

J’ai dévoré Transparent en un seul jour, un marathon ! Et en tant qu'actrice je ne dirai jamais qu’un acteur ne peut pas jouer un rôle simplement à cause de son genre. On a tous envie de rôles différents, et jouer, c'est se transformer. 

En peu d’années, la communauté trans a gagné beaucoup de visibilité grâce à des porte-paroles comme vous… Que reste-t-il à accomplir ? 

Il y a eu des progrès en termes de visibilité, mais il en faut encore plus. On ne voit pas assez d’hommes transgenres, ou de gender-queer. Aux Etats-Unis il y a encore peu de personnes transgenres au cinéma. Et la visibilité médiatique ne suffit pas. Il faut que les politiques publiques soutiennent les personnes transgenres dans leur accès au logement, à l’emploi, aux soins de santé indispensables. Sans compter les problèmes de violence, de viol, particulièrement aux Etats-Unis et dans le monde entier chez les femmes transgenres de couleur. Il faut des solutions générales.

Vous avez réagi à la une de « Vanity Fair » avec Caitlyn Jenner par un post sur Tumblr où vous insistez sur le fait qu’il ne faut pas trop se focaliser sur sa beauté extérieure…

Quand une personne trans fait son coming out, il est très important que la communauté apporte son amour et son soutien et je soutiens Caitlyn, mais je voulais aussi être plus critique sur la réception de cette une. Certains trans ont la chance de ne pas avoir besoin de beaucoup de chirurgie pour être acceptés dans le genre vers lequel ils ont transitionné, d’autres estiment qu’ils ont besoin d’une grosse opération chirurgicale, d’autres encore n’en ont aucune envie, et ceux-là devraient être acceptés comme les autres. J’étais à Berlin quand la couverture de Caitlyn est sortie mais je l’appellerai dès que je serai de retour aux Etats-Unis !