Comment comprendre la scène finale de «Mad Men»?

ALERTE SPOILERS L’immense «Mad Men» a tiré sa révérence dimanche soir sur AMC…

Annabelle Laurent

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Mad Men s'est achevée dimanche 17 mai 2015 sur AMC
Mad Men s'est achevée dimanche 17 mai 2015 sur AMC — AMC

Fans de Mad Men, quel que soit votre degré d’allergie aux spoils, arrêtez-vous immédiatement si vous n’avez pas vu le finale de Mad Men diffusé dans la nuit de dimanche à lundi sur AMC, et ce mardi soir sur Canal + Séries.

Et comme on est sympa, on a évité les photos (cachées dans les liens).

« Cela me fait mal de le dire : mais je n’ai pas le sentiment de devoir quoi que ce soit à qui que ce soit ». Matthew Weiner, ce rebelle. Auprès du New York Times qui l’interrogeait en début de semaine sur sa responsabilité envers ses personnages pour ce finale, le créateur de Mad Men se libérait de toute obligation. Comme il s’est libéré de celle de livrer, dimanche, un épilogue tranché et définitif aux fans… Et c’est tant mieux.

On ne va pas se quitter comme ça ?

Et pourtant, sur le moment… On lui en a voulu. Don Draper est en position du lotus, au sommet d’une colline ensoleillée. Un sourire d’apaisement se dessine, adoucit ces traits si perpétuellement tendus ces huit dernières années. La voilà, l’image finale ? Mais non, un chant retentit, I’d like to buy the world a home…, et voici des yeux bleus… Une jeune femme, une autre colline, les mêmes tenues hippie, des jeunes de tous les pays, du soda en bouteille. Enfin, Matthew… on ne va quand même pas se dire adieu sur une pub Coca ?

La pub, I’d Like to Buy the World a Coke est une vraie pub, très connue de l’autre côté de l’Atlantique. Un succès emblématique de 1971, inspiré par une histoire d’aéroport à son auteur, un certain Bill Backer qui travaillait alors pour… McCann-Erickson. Et qui n’a d’ailleurs pas été franchement ému d’apprendre que son coup de maître de l’époque s’était retrouvé dans un finale aussi culte… Ingratitude.

Un « Om » qui veut dire home ?

Un épilogue publicitaire, donc. Quelques secondes suffisantes à jeter le trouble au milieu de la communauté des fans, car que disent-elles du destin de Don ?

La réponse la plus plébiscitée : l’escapade à la Kerouac de Don touche à sa fin. « Mais tu n’as pas envie de travailler sur Coca ? ! », a tenté au téléphone, dans l’un des trois déchirants « person-to-person calls » Peggy, démunie par la détresse de son mentor (au point de la résumer à Stan, balayant comme toujours son émotion : « Ce qu’il dit n’a aucun sens »). Si, bien sûr que si, Don va travailler sur Coca. C’est le compte qui devait assurer sa gloire : ainsi soit-il. Cette pub qui va marquer la culture pop des années 1970, c’est la sienne. Un autre coup d’éclat après le « It’s toasted » de Lucky Strike. Parce que la publicité est sa seule issue possible, son seul salut. « J’ai pris le nom d’un autre homme. Et je n’en ai rien fait », dit-il à Peggy. Il va persévérer. En travestissant la culture hippie qui vient de le remettre sur la pied, pour la dissoudre au service du consumérisme : on reconnaît bien là le cynisme de Matthew Weiner, et sa critique acerbe de l’univers de la pub distillée au fil des saisons.

Pour certains, ce retour était même acté bien avant sa retraite hippie. Cette réparation de distributeur de canettes Coca à l’épisode 13 ?


Un indice parmi d’autres, de l’avis notamment de deux critiques américains qui sont ainsi allés jusqu’à deviner avec une semaine d’avance le finale, en prédisant même qu’y serait très précisément intégré I’d Like to Buy the World a Coke, repérant que 1971 approchait.

Et que dire des « new ideas » évoquées par le prof de yoga au moment du sourire satisfait de Don ? Ou de ce clin d’œil ?

Et puis, aussi absent soit-il comme père, comment Don pourrait-il rester longtemps éloigné de ses enfants, bientôt orphelins ?

Don, ou la relève ?

Pourtant, impossible d’être 100 % certain que la pub soit celle d’un Don rapatrié à l’Est. Peut-être Matthew Weiner a-t-il surtout voulu signifier combien la culture hippie allait bientôt être engloutie, avec ses valeurs clamées pour vendre des boissons gazeuses. Pourquoi Don serait-il forcément aux commandes ? Plutôt que la relève chez McCann… Ou Peggy, de l’avis d’autres fans ?

Peut-être le discours de ce Leonard anonyme – si audacieusement (à défaut d’être forcément efficace…) utilisé pour porter les angoisses inaudibles de Don – aura-t-il, ne serait-ce qu’un peu, fait écho chez lui. Pas question évidemment de le transformer en yogi invétéré. Peut-être simplement de lui laisser la possibilité de s’éloigner de McCann ? « Tu passes ta vie à penser que tu ne reçois pas d’amour, qu’on ne t’en donne pas, et tu réalises qu’ils essaient. Mais que tu ne sais même pas toi-même ce que c’est ». Et si Don était malgré tout en voie d’apprendre à le reconnaître ?

Le test de Rorschach

Jon Hamm n’est pas convaincu. Au New York Times, il livre son interprétation : « Je pense que le lendemain, il se réveille dans ce bel endroit, réfléchit sereinement, et réalise qui il est. Et ce qu’il est, c’est un publicitaire. Et la publicité lui vient. On peut voir cela de façon complètement cynique, se dire "c’est horrible". Mais je pense que pour Don, cela représente une forme de compréhension, de confort dans cette vie incroyablement intranquille et inconfortable qu’il a menée ».

Chacun se fera son idée. Sans doute Matthew Weiner a-t-il alors, comme l’écrit Todd VanderWeff dans Vox, magnifiquement réussi à faire de son finale un test de Rorschach, révélateur de personnalités. Un épilogue qui permettrait de nous faire réfléchir, selon la lecture plus ou moins cynique qu’on lui prête, non seulement sur notre perception de la série, mais aussi bien au-delà, comme ce fut le cas pendant huit ans.