France 2 raconte la Shoah, une histoire que l’on croit connaître

TELEVISION En mêlant les voix de plus de cinquante historiens, une série documentaire de William Karel et Blanche Finger retrace, à partir de ce lundi sur France 2, l'élaboration du massacre des deux tiers des Juifs d’Europe…

Annabelle Laurent

— 

© Antonio COCCIOLI

C’était il y a 70 ans. Le 27 janvier 1945, des soldats de l’Armée rouge pénètrent dans le camp d'Auschwitz-Birkenau et découvrent 7.000 êtres squelettiques et hagards, survivants d’un massacre qui a fait entre ces seuls murs plus d’un million de morts, dont 960.000 juifs, entre 1940 et 1945. Les wagons à bestiaux, les chambres à gaz, la Solution finale. «Cette histoire, on croit la connaître mais on ne la connaît pas», assure Blanche Finger, co-réalisatrice avec son mari William Karel (Le Monde selon Bush) de la série documentaire qui s’ouvre ce lundi* sur France 2. 

A la lumière des dernières avancées des historiens, qui sont plus d'une cinquantaine à intervenir, les documentaristes se sont ainsi employés à retracer en huit volets, nourris d’un travail minutieux, colossal, le processus qui aboutit à l’extermination des communautés juives d’Allemagne, mais aussi de tous les pays occupés par le Reich.

Un massacre entamé avant la conférence de Wannsee

La mémoire collective assimile souvent la conférence de Wannsee du 20 janvier 1942 au déclenchement de la «Solution finale». Mais si c’est à cette date que 15 hauts dignitaires nazis vont mettre en place une rationalisation du génocide, «ce n’est pas du tout là que se décide l’extermination des Juifs d’Europe. On tuait et on massacrait les juifs d’Europe depuis plus de six mois déjà», insiste Blanche Finger.

Les premiers volets de la série –la conférence de Wannsee n’arrive ainsi qu’aux deux-tiers- rappellent combien la volonté d’exclure les Juifs de la société allemande est présente dès l’arrivée des nazis au pouvoir, «avec l'intention de les mettre à l’écart et de les désigner comme dangereux, avant qu’il y ait la volonté de les chasser». Pendant cette période, «les pessimistes sont partis et les optimistes sont restés», résument les historiens. 

Tant qu’il était temps, car en juillet 1938, à l’issue de la conférence d’Evian qui devait chercher une solution globale à la question des réfugiés juifs autrichiens et allemands, aucun pays européen ne vient en aide aux réfugiés. «C’est un moment sans doute clé. Il n’y a pas eu le moindre sursaut de la part des démocraties occidentales», rappelle Blanche Finger.

Puis vint 1940, «et même si ce qui se passe est très vite connu des Anglais [en juin 1942, la BBC annonça que 700.000 juifs avaient été assassinés], ce qui était important, c’était de gagner la guerre», note Blanche Finger. C’est ainsi que dans le silence du monde, l’extermination de six millions de Juifs s’organisa.

Le temps des historiens

Depuis la France (Annette Wieworka, Christian Ingrao…), Israël, l'Allemagne, l'Autriche, la Suisse, la Pologne, l'Angleterre et les Etats-Unis, les historiens racontent la Shoah. «On a pensé qu’après le temps des témoins venait celui des historiens. La plupart de ceux interrogés ici ont consacré toute leur vie professionnelle au sujet», explique celle qui avait déjà réalisé avec son mari en 1992 La Rafle du Vél’ d’Hiv.

De cette rafle, au cours de laquelle la police française déporte plus de 14.000 Juifs étrangers et français, une moitié des Français de moins de 35 ans disait n’avoir jamais entendu parler, dans un sondage réalisé en 2012 à l’occasion des 70 ans de l’événement.

C’est donc «aux jeunes générations, sûrement pas aux spécialistes» que veulent s’adresser William Karel et Blanche Finger, après deux ans de travail synonymes pour eux d'«un grand bouleversement», à vivre «en dehors du monde, juste avec cette histoire et la colère qui nous envahissait».

«Holocauste Fatigue»

L’expression d’«Holocauste Fatigue», employée par les historiens pour désigner la lassitude d’entendre parler du génocide? Blanche Finger se «l’explique mal». «C’est étonnant, cette réaction. Elle n’a pas lieu sur d’autres massacres. Je crois surtout que personne ne prend la mesure de ce qu’a été l’extermination des Juifs en Europe. On dit le mot Shoah, mais il faut le remplir, ce mot», dit-elle en rappelant la spécificité de ce génocide, celle d’avoir impliqué une organisation systématique à l’échelle de tout un continent.

*Episodes 1 et 2 diffusés le lundi 26 janvier à 22h20. Episodes 3,4,5 et 6 diffusés le mardi 27 janvier de 20h50 à 00h20 Episodes 7 et 8 diffusé le mardi 3 février.