Marc Lavoine: «Ma mère voulait m'appeler Brigitte»

INTERVIEW Marc Lavoine endosse le costume de l’avocat général dans «L’emprise», téléfilm événement diffusé ce lundi soir sur TF1. Il vient aussi de publier «L’homme qui ment», un récit inspiré de son enfance... 

Annabelle Laurent

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Marc Lavoine joue l'avocat général dans le téléfilm
Marc Lavoine joue l'avocat général dans le téléfilm — GINIES/SIPA

Ce lundi soir sur TF1, Marc Lavoine porte pour la première fois la robe rouge, celle de l’avocat général Luc Frémiot. En mars 2012, Alexandra Lange est dans le box des accusés des assises de Douai pour le meurtre de son mari. Battue par lui pendant plus de dix ans, elle l’a tué d’un coup de couteau lors d’une dispute. Elle sera acquittée. «Vous n’avez rien à faire dans une cour d’assises, Madame», lança Luc Frémiot à l’issue d’un réquisitoire poignant que reprend Marc Lavoine ce soir dans L’Emprise, aux côtés d’Odile Vuillemin (Profilage) et de Fred Testot dans les rôles principaux.

En parallèle, le chanteur est en librairie avec L’homme qui ment (Fayard), un récit inspiré de son enfance à Wissous, près des halles de Rungis et de la prison de Fresnes, avant son départ à 16 ans pour ses débuts de comédien, où il raconte son père, séducteur mythomane, et sa mère, qui aurait voulu d'une fille plutôt que d'un petit garçon aux yeux revolver.

Que connaissiez-vous de l’affaire Alexandra Lange? 

Des fragments. Mais j’avais conscience du combat pour la défense des femmes battues de façon plus profonde. J'ai été bouleversé par le scénario. C’était d’utilité publique de le faire. J’étais très heureux d’apprendre que Fred Testot jouait le mari, c’est un acteur fantastique. Odile est fascinante dans ce rôle. En fait, on a l’impression de choisir les films, mais ils s’inscrivent dans votre nature, dans vos convictions. Parfois, vous tombez sur des films plus grands que vous. 

Le réquisitoire de Luc Frémiot était votre première plaidoirie. Du théâtre, mais avec les caméras. Comment l’avez-vous préparé? 

C’est un peu du théâtre, dans le monde de la justice qui a quelque chose de surnaturel. Le langage se veut juridique mais il faut écrire l’histoire de ces gens, une histoire universelle. C’est très intéressant à faire. Je l’ai abordé sans avoir entendu la voix de Luc Frémiot. J’ai essayé d’aller chercher ma ressemblance avec lui. 

Vous l’avez rencontré? 

Oui, à une projection du film où il était avec son épouse. Je les voyais commenter, j’étais anxieux! Il m’a finalement dit une chose, sans doute par gentillesse, par sincérité peut-être… «Vous avez honoré le combat d’une vie.»

Vous vous livrez beaucoup dans «L’homme qui ment». D’où est venu votre besoin d’écrire? 

Parce que j’ai 52 ans. Ça ne va pas durer éternellement. La mémoire s’efface. J’ai quatre enfants, et la mort de mes parents [son père Lucien en 2006, sa mère Micheline, en 2011] a été un drame, mais mes enfants m’ont fait accepter l’idée de ma mort. Alors ce livre, je l’ai écrit d’abord pour moi. Comme pratiquement tout ce qu’on fait dans la vie… Comme quand je travaille avec mes camarades autistes: j’apprends auprès d’eux. J'écris aussi pour mes enfants, ceux qui n’ont pas connu mon père.

Vous écrivez «Récit basé sur une histoire fausse». Pour excuser la reformulation de certains souvenirs?

Parfois la mémoire est un peu menteuse. C’est aussi par pudeur, pour éviter les blessures des autres, pour éviter de s’épancher aussi, car c’est quelque chose que je n’aime pas beaucoup. C’est un récit, pas un documentaire, il y a plein de choses que j’imagine. L’homme qui ment, est-ce que c’est moi, est-ce que c’est mon père?

Votre père a beaucoup menti, trompé votre mère souvent. Mais il est aussi cet homme «héroïque», «splendide, éclatant» dont vous faites un portrait plein d’admiration…

Il a menti comme un enfant qu’on chope les doigts dans le pot de confiture. Mais il avait un regard gentil sur les gens, un respect profond de la vie, des valeurs paysannes, des travailleurs... Même s’il avait laissé une part de lui morte pendant la guerre d'Algérie, c’est un type qui a fait du bien, mais aussi, du mal dans un environnement qui est le couple, un endroit privé. Les enfants ne peuvent porter de jugement là-dessus. Il avait un cœur d’artichaut. J’étais un peu comme lui, je me suis soigné, j’ai changé. Je raconte que j’avais, enfant, trois petites camarades et l’idée de faire un choix m'angoissait. 

Votre mère attendait à une fille. Elle voulait vous appeler Brigitte. A votre naissance, elle refuse de vous voir pendant une semaine…

C’est une semaine qui a duré une vie. Elle va continuer à me rêver comme ça, je vais être confondu avec quelqu'un d'autre, avec la féminité. Enfant, je suis obligé de baisser mon pantalon pour prouver mon identité. Même à la fin de sa vie, je crois qu’en me regardant ma mère voyait la fille qu’elle aurait aimé avoir.

Vous écrivez: «A force de me considérer comme une fille, ma mère m’avait donné une sensibilité proche de la sienne»... 

C’est très profondément inscrit en moi. Mais même si ça m’a fait un peu de mal, ça m’a marqué en bien je crois. Ça m’a rendu gentil. Quand j’ai été gros aussi, ça m’a donné envie d’être encore plus aimant, pour qu’on me reconnaisse pour la vérité de ce que je suis. Ça m’a donné envie d’agir. Je n’en veux pas du tout à ma mère. Je suis triste qu'elle et mon père n’aient pas toujours été très heureux, moi, j’ai eu la chance d’avoir des amis, d’être égoïste, de sauver ma peau. Quand ils s'engueulaient, je me tirais avec mon oreiller, chez ma grand-mère. J’étais lâche. Ça m’a peut être sauvé... Je me suis réfugié dans les costumes, le théâtre, les rôles. Je voulais vivre! Vivre en rêvant, et pas juste rêver une vie. Vraiment y aller, quoi.