Audrey Pulvar: «Cela ne me dérange pas d'être l'emmerdeuse de service»

INTERVIEW Audrey Pulvar, journaliste chez iTélé et D8 publie Libres comme Elles aux Editions La Martinière. Interview…

Propos recueillis par Alice Coffin

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Audrey Pulvar
Audrey Pulvar — PJB / SIPA

Audrey Pulvar publie  Libres comme elles (Ed. La Martinière). Vingt et un portraits de femmes qui l’ont «construite féministe, éternelle indignée, à jamais au combat». Au travers de textes, de photos de Nina Simone, Jeannette Winterson, Simone Weil, Doris Lessing, Geneviève Fraisse, Marilyn Monroe ou Angela Davis, la journaliste parle intersectionnalité, représentations ou éducation.

 

 

Libres comme elles - La Martinière

Pourquoi ce livre?

On me demande toujours quelles sont les femmes qui m’ont inspirée et aidée à élaborer ma pensée politique et féministe. Outre mes grand-mère, mère et sœurs, toutes féministes, je voulais rendre hommage à celles dont la lecture a marqué mon adolescence comme Toni Morrison, Joyce Carol Oates ou Karen Blixen. Je me suis replongée dans la vie ou l’oeuvre de vingt-et-une d’entre elles, j’ai dormi deux heures par jour, et je n’en reviens pas d’avoir réussi à faire cela!

Parmi  elles, beaucoup de chanteuses. Il y a quelque chose de spécifique avec la chanson, la scène, qui fait qu’on y retrouve des femmes engagées?

Elles incarnent notamment, comme en témoigne le parcours de Janis Joplin, ce que j’appelle «le malentendu», c'est-à-dire la difficulté pour les femmes de vivre un vie qu’elles n’ont pas choisie, d’endosser un rôle qu’on leur dessine. Pour lutter contre cela, il faut une énergie extraordinaire. Mais le prix à payer ce sont les dérives, les souffrances et la solitude.  

Dans ce livre, il y a 21 femmes et pas une journaliste. Alors que vous dites adorer votre métier. Elles ne sont pas engagées, pas inspirantes, les journalistes?

Bien sûr qu’il y a des journalistes qui, quand j’ai commencé à faire ce métier, m’ont inspirée. Christine Ockrent, Anne Sinclair, Elise Lucet. C’est parce que j’ai vu Christine Ockrent que je me suis dit je veux faire ce métier.

Vous croyez aux role models alors...

C’est fondamental oui. Mais dans le journalisme la place des femmes reste à conquérir. La presse reste le bastion le plus misogyne. Combien de rédactions dirigées par des femmes? A iTélé c’est le cas, mais au-dessus, comme à la direction de D8 et  D17, comme partout, ce sont des hommes, des hommes, des hommes.

Cela vous pose-t-il un problème dans votre vie professionnelle de revendiquer votre féminisme?

Plus maintenant. Parce que cela fait longtemps que je fais ce métier. Quand on m’appelle pour me faire travailler, on sait à qui on a affaire. Et il y a même des patrons qui me contactent justement parce que j’assume ces convictions féministes. Mais il y a une vingtaine d’années, de toute façon, quand on faisait travailler des femmes à la télé, c’était pour qu’elles soient de jolies potiches.

Mais en France on entend qu’exprimer ouvertement ses convictions, n’est pas compatible avec le métier de journaliste. Voire que ce serait contre productif.  Vous en pensez quoi?

Tant pis pour ceux qui pensent cela. Evidemment que du coup dans des réunions je peux passer pour la féministe hystérique, l’emmerdeuse de service. Cela ne me dérange pas. Il faut l’afficher et ne rien laisser passer quitte à entendre « oh on en a marre des féministes», parce qu’au moins cela oblige à faire attention. Et puis j’ai déjà eu les mêmes remarques sur le fait que je ne pouvais pas bien faire mon boulot lors de ma relation avec un ancien ministre. Etre une bonne journaliste c’est toujours remettre en cause ses choix, penser contre soi-même. Cela n’empêche pas d’être féministe.

Vous avez interviewé Bernard Tapie cette semaine. Cela arrive-t-il encore souvent qu’un de vos invités se comporte avec vous d’une certaine manière parce que vous êtes une femme?

Moins. Mais cela m’est beaucoup arrivé. Le nombre de fois où quand je co-animais un débat avec un garçon, les invités hommes s’adressaient toujours à lui et pas à moi! Quand Tapie dit plusieurs fois que je répète ce que me dit «un mec dans l’oreillette», ou que c’est «avec le mec dans l’oreillette» qu’il veut parler foot, en dehors du fait que ce «mec dans l’oreillette» est complètement imaginaire, je me dis mais c’est pas possible qu’on en soit encore là aujourd’hui! Tapie a quand même tapé du poing sur la table pour me faire taire!