Sylvie Pierre-Brossolette: «Dans 40 ans, il y aura un "Borgen" à la télé française»

INTERVIEW Les femmes sont-elles trop stéréotypées dans les séries? Sylvie Pierre-Brossolette préside le groupe de travail «Droits des femmes» du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), qui s’est intéressé, dans une étude à paraître, à la place des femmes dans les séries…  

Annabelle Laurent

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Sylvie Pierre-Brossolette, ancienne directrice-adjointe de la rédaction du «Point» et membre du CSA.
Sylvie Pierre-Brossolette, ancienne directrice-adjointe de la rédaction du «Point» et membre du CSA. — BALTEL/SIPA

Candice Renoir (France 2) ou Poppy Montgomery dans «Unforgettable» (TF1)… Des héroïnes loin d’être des «desperate housewives», oui, mais… Parmi les séries françaises ou étrangères reines des audiences, beaucoup restent généreuses en stéréotypes, à en croire une enquête du CSA à paraître prochainement.

Nommée début 2013 présidente du groupe de travail «Droits des femmes» du CSA, Sylvie Pierre-Brossolette a pour mission de faire respecter la parité sur les écrans et sur les ondes. A l’issue d’un débat à Série Séries consacré aux stéréotypes attachés aux femmes dans la fiction, l’ex-rédactrice en chef du Point a répondu aux questions de 20 Minutes.

>> Par ici, les principaux résultats de l’étude sur la place des femmes dans les séries

On n’est plus dans «La petite maison dans la prairie». Les séries ont beaucoup évolué. Mais vous parlez d’une nouvelle forme de stéréotype…

Il y a le stéréotype traditionnel: la femme majoritairement à la maison, qui s’occupe du ménage, de ses enfants, a une vie professionnelle peu exaltante, est souvent mariée, et fidèle. Et puis il y en a un nouveau, qui était destiné à être un contre-stéréotype: une femme active, en extérieur, avec des responsabilités, ce qui est un progrès. Mais elle le paye généralement par une vie personnelle catastrophique. Elle est généralement seule, avec quelquefois des enfants à charge, ses problèmes personnels rejaillissent sur sa vie professionnelle….Cela semble être le prix à payer. L’idéal sera le jour où elle pourra être à peu près heureuse sur les deux plans, comme dans certaines séries nordiques. Au début de «Borgen», l’héroïne est mariée, a des enfants, un métier de premier rang et… ça va bien!

Quel est le champ d’action du CSA pour lutter contre ces stéréotypes?

Il y a la liberté de création et l’indépendance éditoriale des chaînes, sauf que la loi sur l’égalité hommes-femmes est intervenue, c’est le grand changement [Elle renforce les compétences du CSA pour promouvoir l’égalité]. Je préférerais dialoguer avec les chaînes, établir un diagnostic commun mais si le dialogue n’aboutit à rien, la loi me permet de sanctionner. On verra, c’est en dernier ressort. La loi permet d’abord de faire prendre conscience de ce que chacun véhicule. La création, ce n’est pas mon métier, mais je pense que la fiction se grandirait en transgressant, en montrant un monde qui est en train de se faire, plutôt que de rester sur les clichés du passé.

Scénaristes, producteurs, diffuseurs: Tout le monde se renvoie la balle…

Evidemment les chaînes veulent de l’audience, ce qui ne les mène pas forcément à flatter le meilleur côté des téléspectateurs. Et encore, quand on met «Borgen» à la télé [Sur Arte], ça marche, donc c’est ce que la production imagine, en se disant, on va se mettre le public de notre côté en caricaturant les femmes. C’est tellement plus facile. J’ai travaillé avec Françoise Giroud au Secrétariat d’Etat à la condition féminine il y a près de 40 ans. Dans 40 ans, il y aura sans doute «Borgen» à la télé en prime-time… Mais c’est long.

Et les rôles d’hommes? Ils ne sont pas épargnés non plus dans les séries 

Bien sûr, on vit aussi sur le stéréotype masculin, qui doit être l’homme fort, ne parler que de boulot, avoir des copains. S’il trompe sa femme, c’est un Don Juan plutôt qu’un infidèle. Et c’est le dominant, c’est celui qui impose les qualités qu’il faut avoir dans la vie professionnelle, travailleur, sachant commander… Vous avez déjà vu un homme langer un enfant? ll y a plein de papas qui s’occupent de leurs enfants. On ne les voit jamais à la télé.