L’héroïne de série, une femme émotive, maternante et fidèle?

SERIES La place des femmes dans la fiction reste largement stéréotypée, souligne une enquête du groupe de travail «Droits des femmes» du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA)…

Annabelle Laurent

— 

L'actrice Cécile Bois dans la série télé «Candice Renoir».
L'actrice Cécile Bois dans la série télé «Candice Renoir». — Fabien MALOT / Telfrance - FTV

Une femme à la carrière brillante qui n’en paie pas forcément le prix? Presque invisible, dans les séries proposées à la télé française. Les fictions demeurent un relais puissant des stéréotypes hommes-femmes, estime une enquête menée par le groupe de travail «Droits des femmes» du CSA, créé l’an dernier. Sa présidente Sylvie Pierre-Brossolette en a présenté les premiers chiffres dans le cadre d’un débat à Série Séries.

>> Lire par ici notre interview de Sylvie Pierre-Brossolette

Fidèles et émotives

Le terrain d’étude: quarante séries, 20 Françaises, 20 étrangères, celles ayant obtenu les meilleures audiences diffusées en première partie de soirée sur une période de six mois du 1 janvier au 15 mai 2014, indique le CSA à 20 Minutes. Soit 11 chaînes de la TNT couvertes, 494 personnages traités, dont 43 premiers rôles, et 451 seconds rôles. «Le sujet est pour certains lassant, pour d’autres politiquement correct, loin du désir de création», lançait jeudi dernier Sylvie Pierre-Brossolette avant d’égrener les chiffres: 54 % des personnages féminins sont davantage présents dans l’espace privé et l’intimité que dans l’espace public. C’est le cas pour 30 % des héroïnes, contre 25 % pour les héros.

Les héroïnes sont en majorité mariées ou en couple (pour 40 % d’entre elles, contre 26 % de célibataires) et surtout, la fidélité est leur domaine: 35 % des héroïnes affichent leur fidélité, contre 15 % des héros, qui sont eux 10 % à présenter une tendance à l’infidélité. Les femmes gardent l’avantage sur les tâches domestiques et la prise en charge des enfants: 11 % des personnages principaux féminins s’y consacrent plus que leur conjoint. Quant aux traits de personnalité, «56 % des femmes peuvent être qualifiées d’émotives, timides, maternantes ou empathiques», constate le CSA. Enfin, dans le domaine de la séduction, 40 % des héros sont perçus comme séducteurs, contre 22 % des femmes.

«Une héroïne doit être "forte "»

Est-ce simplement le miroir de la société? L’effort est-il à faire du côté des auteurs, ou des chaînes? «Nous sommes tous un peu responsables de colporter ces stéréotypes», estime Charlotte Pailleux, scénariste de la série Tiger Lily [Avec Lio, diffusée début 2013]. «A l’écriture, une héroïne doit être "forte ". On ne nous demande pas un personnage d’homme.»

«Les choses évoluent plutôt positivement, rétorque Marie Guillaumond, directrice artistique adjointe de la fiction chez TF1. Actuellement, l’héroïne de TF1, c’est Chloé Saint-Laurent dans "Profilage", elle est hypercompétente et ne doit rien à son instinct», l’instinct étant souvent présenté comme une «compétence féminine». Fanny Rondeau, conseillère des programmes chez France 2 cite Candice Renoir, «très bonne, très compétente».

La fin des stéréotypes grossiers

«Oui, les stéréotypes grossiers ont disparu», reconnaît volontiers Brigitte Grésy, auteur en 2009 du Petit traité contre le sexisme ordinaire. «Mais on trouve désormais deux types de femmes: celle qui travaille mais est maternante pour faire pardonner son autorité, et le garçon manqué, une femme très libre mais vulnérable et qui a besoin d’un mentor.»

Claire de la Rochefoucauld, réalisatrice, rappelle un chiffre révélé par un rapport récent du CNC: seulement 3 % des femmes sont réalisatrices en France, un chiffre assez effarant mais qui n’est pas beaucoup plus élevé aux Etats-Unis, même si l’on s’enthousiasme sur la nouvelle génération de femmes aux commandes de séries US comme Lena DunhamAmy Poehler ou Mindy Kaling.

Très rares derrière la caméra, très nombreuses devant l’écran, c’est là tout le paradoxe. «Elles sont toutes fans de "Scandal"», avait choisi M6 comme slogan de lancement, en citant Michelle Obama. Mais c’est aussi parce que son public est plus féminin que la télé reste, de l’avis de Geneviève Sellier, bien plus progressiste que le cinéma français.