Pourquoi les clowns militants ne sont pas toujours marrants avec les journalistes

MEDIAS Canal + diffuse ce mercredi «Les clowns contre attaquent», une enquête sur les activistes dont l’arme s’appelle l’humour. L’auteur du film, le journaliste Martin Boudot, décrypte en cinq profils différents leurs relations avec les médias…

Alice Coffin

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Les clowns contre attaquent
Les clowns contre attaquent — Canal+

Des clowns, des confettis, des sketchs et des faux ours blancs pour «bousculer l’empire des puissants». Martin Boudot a enquêté pendant de longs mois sur les activistes du monde entier qui utilisent l’humour pour le changer. «Les clowns contre attaquent» est diffusé mercredi à 20h50 sur Canal+.  Ces militantes et militants ont besoin des médias pour faire connaître leur combat. Mais comment réagissent-ils lorsque des journalistes, comme Martin Boudot, les sollicitent, souhaitent suivre leurs actions et les faire parler? Parfois avec méfiance, parfois avec enthousiasme.  L’auteur de cette  enquête raconte à 20 Minutes la relation qu’il a eue pendant le tournage avec ces différents groupes.

Les clowns «assez réticents aux médias»

Premier groupe suivi par Martin Boudot, les clowns activistes. Qui protestent par exemple contre la propagande militaire du 14 juillet. «Eux sont assez réticents aux médias. Ils ne veulent pas être filmés sans leur nez rouge, et souhaitent parler en tant que clowns face à la caméra. Du coup c’est un peu compliqué pour les journalistes. Par ailleurs quand on enquête sur les activistes, il y a toujours, et c’est normal, une négociation préalable sur ce qu’on pourra filmer ou pas. Car il ne faut pas dévoiler leurs méthodes, ne pas faire rater les happenings, protéger leurs identités».

Sauvons les riches : utiliser les médias et leur taper dessus

Deuxième type de relations aux médias, celle que peuvent entretenir les militants de Génération Précaire, Jeudi Noir ou Sauvons les riches. «Ils sont les plus représentatifs de ces militants qui utilisent l’humour pour faire réfléchir, pour faire passer très activement un message et utilisent à plein l’outil médiatique.» Certains ont même compris que taper sur les médias est un excellent moyen de répercuter un message auprès du grand public. Génération Précaire s’en est ainsi pris récemment au magazine Elle. Et on suit dans le film une opération de Sauvons les riches dans les locaux du Figaro. «Eux ont vraiment besoin des journalistes et savent très bien utiliser l’outil médiatique» explique Martin Boudot.

Les Yes Men: intégrer les médias à un dispositif

Parce qu’il les connait depuis longtemps, Martin Boudot a réussi à filmer une action des Yes Men, experts mondiaux du canular politique qui ridiculisent pour mieux les combattre les multinationales.  Mieux, il les a rencontrés en compagnie de Julian Assange de Wikileaks, offrant de belles séquences à son enquête. Les Yes Men «détestent avoir des caméras dans les pattes. Cela leur complique la vie mais ils m’ont accepté et c’est une fierté». Leur rapport aux médias est très particulier puisque les journalistes font bien souvent partie intégrante de leur dispositif. Leur fait d’arme le plus célèbre reste une fausse interview à BBC World. Et dans le film, on les suit en opération contre Shell et Gazprom à Amsterdam où l’ensemble des médias hollandais se fait flouer par un faux ours polaire. «Ils enrôlent les médias dans leur canular, les journalistes sont des pièces de leurs pièges. C’est du coup aussi indirectement une forte critique des médias, qui ne vérifient pas leurs sources. Beaucoup de journalistes se sont fait avoir. Mais ils rappellent toujours ensuite pour expliquer aux médias pourquoi ils ont fait cela; c’est fait avec bon esprit».

Bassem Youssef: une méfiance envers les journalistes internationaux

Pour Martin Boudot Bassem Youssef «est le plus influent des militants rencontrés». Son émission satirique qui dénonce politiques et extrémistes religieux égyptiens était suivie par 30 millions de personnes. «J’ai eu du mal à l’interviewer car il ne souhaitait pas répondre aux médias internationaux. Il a compris qu’il y a en Egypte l’idée qu’une force étrangère est à l’œuvre pour déstabiliser le pays, et qu’on peut l’accuser d’être manipulé  s’il apparaît comme une star internationale. Par ailleurs il en avait un peu marre d’être vu par les journalistes comme un expert de la démocratie. Toutes choses égales par ailleurs, comme si on passait son temps à demander à Yann Barthès comment va la démocratie française!».

Raed Fares, quand les journalistes protègent

Le film s’achève par une rencontre bouleversante. Celle de Raed Fares, militant syrien qui «arrive à faire rire quand tout prête à pleurer», dixit Martin Boudot, a récemment reçu deux balles et est une cible. «C’est arrivé deux semaines après notre rencontre et je me suis senti coupable, je me suis demandé si je n’avais pas participé à ce qu’il devienne une cible. Mais lui me dit qu'il est ravi et impatient que le film soit diffusé. Tout son combat est qu’on parle de ce qui se passe en Syrie. Il veut faire rire pour ne pas mourir en silence».