L'auto-publication selon Amazon est-elle un «leurre»? Arte enquête

TELEVISION Arte diffuse ce mercredi soir à 23h10 «Ecrivez, on s'occupe du reste», une enquête consacrée à l’auto-publication d'Amazon, miraculeuse pour une poignée d’auteurs en herbe, beaucoup moins pour le monde de l’édition…

Annabelle Laurent

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HR

«Oui, il y a le côté conte de fées». Les premiers mots sont ceux d’Agnès Martin-Lugand, auteure des Gens heureux lisent et boivent du café, auto-édité fin 2012 avant d'être publié chez Michel Lafon et emblématique en France du boom récent de l’auto-édition. Pour elle comme pour les trois autres auteurs – l’Américaine Amanda Hocking, les Allemands Emily Bold et Oliver Pötzch - interrogés par la réalisatrice Brigitte Kleine, le «conte de fées» a commencé sur Amazon et sa plateforme «Kindle Direct publishing» qui leur a permis de publier seuls, souvent après plusieurs refus de maisons d’édition, leurs romans en ligne, sous la forme d’e-books. En touchant des millions de lecteurs… et 70% du prix de vente, contre les «30% maximum» [souvent 10%] accordés aux jeunes auteurs par une maison d’édition classique.

Antoine Gallimard: «Ça veut dire qu’on est des voleurs»

Pourquoi le géant américain, déjà n°1 de la distribution de livres numériques, veut-il désormais en contrôler la production? Pourquoi est-il en train de renforcer son activité d’édition en Europe? C’est pour mieux «contrôler toute la chaîne» en alimentant l’offre pour sa liseuse Kindle née en 2007, alerte un agent littéraire, et qu’importe la qualité des romans publiés - Emily Bold publie un roman à l’eau de rose tous les trois mois. Amazon «loves authors», clament les T-shirts de l’équipe présente au Salon du Livre de Londres où l’entreprise est désormais présente parmi les éditeurs traditionnels, et leur offre un pourcentage imbattable, «très gênant pour nous, s'inquiète l'éditeur français Antoine Gallimard. Parce que ça veut dire qu’on est des voleurs (…) Or il n’y a rien comme service derrière [lecture/correction, marketing, distribution...], c’est un leurre.»

Pas de coup de foudre à Seattle

Un «leurre», l’édition version Amazon? Pour obtenir une réponse du géant américain, et tenter de mesurer l’ampleur de son projet, la réalisatrice a dû s’accrocher. «Six semaines» pour que le service de presse allemand lui réponde, début 2013, raconte Brigitte Kleine à 20 Minutes. «Cela tombait mal», un documentaire venait de révéler les conditions de travail déplorables des intérimaires saisonniers de l’entreprise, ce qui avait déclenché une vive polémique outre-Rhin. «Ils ont fini par comprendre que je m’intéressais à l’auto-publication. Ils m’ont rappelé d’un numéro que je ne pouvais pas rappeler et m’ont demandé énormément de documents». L’équipe d’Amazon rencontrée au Salon du Livre de Londres est un premier contact, puis, cinq mois plus tard, elle se rend à Seattle, au siège social de l’entreprise.

«On ne peut filmer ni l’équipe de publication, ni le service de Kindle qui se trouvent en haute sécurité», indique la voix-off, avant que le vice-président d’Amazon Publishing explique la démarche pour sélectionner les écrivains: «Notre équipe commence par étudier les chiffres de ventes (…) On peut examiner chaque marché et voir quels ouvrages s’y vendent bien, ceux qui n’ont pas encore été traduits». «C’est une autre logique, commente Brigitte Kleine. Aucun des patrons ne vient de l’édition. Pour moi, c’était choquant de voir l’austérité, la stérilité de l’endroit. Loin de nos illusions de vieux Européens quant au monde du livre».