Comment «Game of Thrones» est devenu le phénomène pop des années 2010

SERIE Rien ne résiste à la saga de George R.R. Martin, adaptée en série par HBO dont la saison 4 est diffusée lundi à 20h55 sur OCS City…

Benjamin Chapon

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Daenerys Targaryen, reine de la pop culture et du coeur des fans de la série Game of Thrones
Daenerys Targaryen, reine de la pop culture et du coeur des fans de la série Game of Thrones — HBO

Le monde va s’arrêter de tourner dimanche lors de la diffusion du premier épisode de la saison 4 de la série «Game of Thrones», sur HBO aux Etats-Unis (puis, lundi, à 20h55 sur OCS City pour la France). Quelque part dans un monde imaginaire créé par George R.R. Martin, des rois meurent, des reines veulent le pouvoir, des dragons volent et de terribles zombies glacés menacent la civilisation.

Adapté en une série télé à budget pharaonique par HBO, Game of Thrones est devenu un phénomène mondial. On peut en juger par sa présence en tête du palmarès des séries les plus piratées au monde.

Du rap et de la pop

Un exemple parmi tant d’autres permet de mesurer la vastitude de l’influence de Game of Thrones. Dans le monde de la musique, l’univers heroic fantasy a aussi bien séduit le groupe de rock branché new-yorkais The National que le rappeur français Maître Gims qui pose sur une réplique du Trône de Fer.

Une expérience pratique pour enfoncer le clou. Levez-vous, là maintenant et criez «Tyrion est mort». Des regards haineux devraient se tourner vers vous. Vous venez de livrer un (faux) spoil, le crime suprême. «C’est un nouveau type de contrat social entres les «sachants» et les «non-sachants», note la sociologue Michèle Rabiot-Jocy. Même ceux qui n’ont aucune connaissance de la saga ne veulent pas voir l’intrigue déflorée. Cette culture du silence fait que, paradoxalement, tout le monde parle de Game of Thrones

Et pourquoi pas des licornes?

Rarement, voire jamais, un roman puis une série d’heroic fantasy aura séduit aussi largement à travers les générations et les milieux sociaux. Jugé puéril par la plupart des non initiés, le monde de la fantasy fonctionne en vase clos. «Même le Seigneur des Anneaux n’avaient pas eu une audience aussi variée, estime Rémi Marceau, auteur d’un receuil de nouvelles de fantasy. Cette saga est un absolu du genre. Elle l’incarne et le dépasse.»

Game of Thrones n’est en effet pas qu’un roman de fantasy. D’abord parce que ses éléments magiques — dragons, zombies et autres géants… - apparaissent tard dans le récit. D’ailleurs, les personnages eux-mêmes n’y croient plus et renvoient loups-garous et esprits des forêts à un passé lointain.

Série féministe et nietzschéenne

D’ailleurs, pour certains analystes, Game of Thrones relève plus du soap, le feuilleton romantique, que de l’heroic fantasy. Très difficile à ranger dans un genre télévisuel précis, la série alimente des débats sans fin et les fans peinent à s’accorder sur son propos.

Certains la trouvent féministe, avec des figures féminines complexes, d’autres affreusement machiste, dans un monde où les femmes doivent choisir entre les statuts de maman, putain ou guerrière. Certains trouvent son propos politique affreusement cynique, voire nietzschéen, d’autres y voit une incarnation post-moderne de l’existentialisme. Un «Da Sein» en armure.

Etudiée et détournée

Comme tout objet de pop culture massivement multi-spectateurs, Game of Thrones est prétexte à des études dans le champ des sciences humaines. A l’Université de Stanford, un groupe de professeurs a créé une série de cours et colloques sur le sujet. «Comme avec la série "The Wire" il y a un récit ample et une prise en charge générationnelle puissante, estime le philosophe Paul Green. La série produit à la fois une grille de lecture du monde et un monde autonome.»

Le pendant «lol» de cette appropriation des codes de la série par les sociologues et philosophes de tous poils est le détournement systématique de l’univers de Game of Thrones. Un film pornographique, des photomontages, des déguisements…

Les deux George

La conquête massive de l’univers de la saga par le très grand public s’explique par une capacité à brasser des références mythologiques très diverses. La Bible, les légendes arthuriennes, le Seigneur des Anneaux… George Lucas avait déjà réussi ce tour de force avec Star Wars.

George R.R. Martin a adopté ces codes pour mieux les briser. Il fait mourir son héros courageux et loyal dans l’opprobre public dès la fin du premier livre. Il donne une consistance politique forte aux Sauvageons qui peuplent le territoire au nord du Mur, allusion au mur d’Hadrien censé protéger l’empire romain des envahisseurs du nord de l’Angleterre.

Personne n’est à l’abri

Tout cela ne serait rien sans un incroyable talent d’écriture. La saison 4 ne dérogera pas à la règle selon laquelle il n’y a dans Game of Thrones aucun personnage à l’abri. Un «méchant» peut devenir sympathique. Un «gentil» se révéler pitoyable.

Qu’ils aient lu les romans ou découvert l’univers de Game of Thrones par la série, ses fans en sont les meilleurs ambassadeurs et ne s’épuisent même plus à convaincre leur entourage: «Regarde le premier épisode, tu comprendras.»