Pourquoi la France n’est pas prête pour des talk-shows à l’américaine

INTERVIEW Antoine de Caunes, Cyril Hanouna, Thomas Thouroude… Les animateurs français tentent de s’inspirer de leurs confrères américains, mais sans grand succès. Analyse avec Patrick Amey, auteur d’un ouvrage sur les talk-shows…

Annabelle Laurent

— 

Jimmy Fallon et Will Smith, lundi 17 février 2014.
Jimmy Fallon et Will Smith, lundi 17 février 2014. — NBC

«Ils arrivent à sortir du territoire de l’animateur. Ils ne s’interdisent pas de chanter, danser, faire rire, ils font partie intégrante du show», énumérait ici Thomas Thouroude à 20 Minutes. Ah, les animateurs de talk-show américains… Le chef du «Before» de Canal+ n’est pas le seul à en rêver. Comme lui, de plus en plus de présentateurs français tentent de les imiter, à l’image d’un Antoine de Caunes qui avant sa première au «Grand Journal» annonçait vouloir «essayer d'introduire une humeur proche des "late shows" anglo-saxons, où tout est écrit, répété, scénarisé».

>> A l'heure de Twitter et YouTube, l'influence des animateurs de talk-show américains est décuplée. «20 Minutes» vous les présente par ici

«Le remplacement de Denisot par de Caunes est un symptôme manifeste d’un certain basculement, même s’il est au "Grand Journal" bien plus assagi et dans la retenue qu’au temps des performances avec José Garcia», constate Patrick Amey, chercheur à Medi@LAB-Genève (Université de Genève) et auteur de La parole à la télévision: Les dispositifs des talk-shows (2009, L’Harmattan). Autre émission significative d’un basculement, selon Patrick Amey, «Touche pas à mon poste» (D8): «La structuration de l’émission s’approche du modèle, il n’y a aucune prétention intellectuelle, Hanouna dit volontiers qu’il aime les choses populaires».  

«La comédie est plus légitime»

Va-t-on pour autant vers un Jimmy Fallon français? «Je n’y crois pas trop!», tranche d’emblée Patrick Amey. Pour deux raisons principales, selon lui. «Les animateurs américains qui cartonnent sont ceux très forts en impro, en humour. La comédie est plus légitime. En France, on est dans l’argumentatif, la joute verbale. L’important est d’avoir un journaliste qui performe intellectuellement», note le sociologue des médias. S’il fallait malgré tout citer un animateur important, «c’est bien sûr Thierry Ardisson». «L’homme en noir» et ses fameux modèles d’interview de «Tout le monde en parle». «Il a totalement désintellectualisé l’émission de plateau, en entrant dans le divertissement. Même s'il avait malgré tout besoin de Laurent Baffie, comme d’un bouffon du roi».

Les artistes Français jouent moins le jeu

Autre obstacle à la transposition du modèle américain, selon Patrick Amey, «la culture spécifique des artistes en France». Là où Fallon rappe avec Justin Timberlake et danse avec Will Smith, «les vedettes françaises ne sont pas habitués ou socialisées à jouer les performances sur les plateaux. Les "bons clients" sont moins présents! Même s'il y a des exceptions comme Luchini, le bon client par excellence. Il y a une forme de "sacré", une dimension prestigieuse de l’artiste. Aux Etats-Unis, c’est un mode de fonctionnement, c’est intériorisé.» Et comme tout le monde s’y met… «D’autres acteurs ont été éblouissants, alors il y a une contrainte, une pression» pour faire aussi bien.

Enfin, la tradition des plateaux à plusieurs, installée par Ardisson, demeure, quand aux Etats-Unis, le face à face avec une seule vedette est la norme, donnant lieu à une «grande complicité entre l’animateur starisé et la vedette». Ce qui manque fondamentalement? «Qu’une personnalité du show-biz ou du spectacle devienne animateur. Il y a des gros problèmes pour recruter des personnes adéquates. Parce qu'en terme de prestige, la télévision est encore très dévalorisée.»