C'est «que du bonheur» cette «aventure»… Les expressions clichés de la télé analysées

Anaëlle Grondin

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Damien Sargue et Candice Pascal n'ont pas remporté «Danse avec les stars 4», mais ce n'est pas grave. Ce n'était «que du bonheur» pour les apprentis danseurs.
Damien Sargue et Candice Pascal n'ont pas remporté «Danse avec les stars 4», mais ce n'est pas grave. Ce n'était «que du bonheur» pour les apprentis danseurs. — LAURENT ZABULON / TF1

Quel est le point commun entre «The Voice», «L’Amour est dans le pré», «La Belle et ses princes presque charmants», «Les Anges de la téléréalité»  ou encore «Top Chef»? Ces émissions de divertissement aux concepts pourtant très différents usent et abusent des mêmes expressions clichés depuis des années. Les animateurs se sont-ils passé le mot?

Certaines d’entre elles ont fini par se glisser dans les conversations quotidiennes. Si vous utilisez régulièrement les expressions suivantes, vous regardez probablement un peu trop la télévision. Faites le test!

L’aventure (= émission)

Que «Koh-Lanta» ou «Pékin Express» utilisent le mot «aventure» pour parler du jeu passe encore. Mais entendre un candidat éliminé de «Secret Story» et d’ «Un dîner presque parfait» dire qu’il  est déçu de «quitter l’aventure» ne vous paraît pas un poil disproportionné? L’expression est pourtant couramment utilisée aujourd’hui. Pour n’importe quelle émission. La preuve? Ici, ici, et là, en légende photo.

L’analyse de François Jost, sociologue des médias: «L’expression a été récupérée aux premières émissions de téléréalité, "Loft Story". "L’aventure", c'est pour montrer que "finalement c’est pas si futile que ça, l’émission a un impact sur la vie des candidats". Dans les années 80, Alain Finkielkraut a publié un livre Au coin de la rue l’aventure. Ca participe aussi de ça, toute la vie doit être une aventure.»

Aventure humaine (= «ok j’ai perdu le jeu mais pas la face, je me suis fait un pote!»)

C’est sans doute LA phrase que le téléspectateur entend le plus souvent lorsqu’une émission de divertissement se termine. Qu’a pensé Cyrille, candidat de «Top Chef», après le concours culinaire? «C’était une belle aventure humaine».  Qu’ont raconté aux caméras de TF1 Damien Sargue et Candice Pascal lorsqu’ils ont été éliminés de «Danse avec les stars» l’an dernier? Ils ont remercié ceux qui ont partagé cette «belle aventure humaine» avec eux, pardi! L’expression marche aussi pour les «coachs» ou jurés des émissions. Pourquoi la chanteuse Jenifer a-t-elle accepté de rempiler dans la saison 3 de «The Voice»? Pour le cachet? Pour faire la promo de ses futurs disques et tournées? Faux. «C’est avant tout une aventure humaine», a-t-elle répondu à Télé 2 Semaines.   

C’est que du bonheur (= «j’ai été éliminé, je suis dégoûté(e), mais je fais bonne figure»)

Cette expression est autant utilisée par les candidats que par les animateurs. Vous pouvez remercier Benjamin Castaldi et «Loft Story». «C’est que du bonheur», sourit, l’air épanoui, un participant des «Douze coups de midi» qui est reparti avec une belle somme d’argent.  Pour le gagnant de «Masterchef 3», qui rêvait d’ouvrir son restaurant, c’est aussi «que du bonheur!»   Ce cliché est aussi très utilisé par ceux qui sont évincés d’une émission et ne souhaitent pas montrer leur déception face caméra. A moins que la production leur ait donné la consigne de «terminer l’aventure» sur une note joyeuse? Comme la tendance est à la «feel good TV»… 

L’analyse de François Jost: «C’est un parti pris de ne pas évoquer les soucis et de surfer sur le bonheur. Le même parti pris que TF1 quand ils ont choisi Pernaut pour le JT, ça a commencé là, ça ne date pas d’hier.»

En danger (= en ballottage)

Les émissions de divertissement adorent dramatiser. Lorsque plusieurs candidats sont en ballotage et ont de fortes chances de «quitter l’aventure», l’animateur s’empresse de prendre un air grave pour annoncer au téléspectateur qu’ils sont «en danger». Quel stress! Tout ça pour remporter un télécrochet, par exemple!

L’analyse de François Jost: «Il y a eu une émission "L’amour en danger" aussi, ça met l’accent sur la suite, on a envie de savoir ce qu’il va se passer. Dans le même ordre d’idées il y a une expression qui est apparue il y a quelques années: "Ca a basculé, leur vie a basculé".»

Prime (= émission)

«Rendez-vous samedi pour le deuxième prime», «au prochain prime…», «pour revoir ce sixième prime, rendez-vous sur le site www»…  Chaque semaine, tout le monde parle de «prime» (prononcez «praïme») en référence à une émission, qu’il s’agisse de la «Star Academy», de «Danse avec les stars» ou bien de «L’Amour est dans le pré»… Pourtant, le fan qui regarde l’émission sait pertinemment qu’elle est diffusée en première partie de soirée («prime time»). Pourquoi ne pas simplement dire «émission»?

L’analyse de François Jost: «C’est un concept qui vient du marketing télévisuel. Je pense que ça fait partie des anglicismes qui paraissent plus branchés, plus à la mode. L’utiliser est considéré comme être dans le coup.»

Qualités de cœur (= «tu es adorable, le physique c’est pas vraiment ça, mais on ne peut pas dire "moche" à la télé»)

Dans les émissions de «dating» (rencontres) type «La Belle et ses Princes presque charmants»  ou «L’Amour est dans le pré», c’est une sorte de phrase «joker» pour réussir à s’en sortir sans passer pour une connasse comme celle du Grand Journal. Un exemple type: «Thierry a de grandes qualités de cœur, mais il n’y a pas de feeling».

L’analyse de François Jost: «On est dans le politiquement correct ».

Univers (= personnalité, originalité)

Ce mot est utilisé à toutes les sauces dans les télécrochets. Un candidat un peu décalé concourt pour éventuellement devenir «La Nouvelle Star» (que tout le monde va oublier six mois plus tard)? «J’adore ton univers. Tu m’as transporté dans ton univers, j’ai été ému», lance un juré une fois sur deux. Parfois c’est à double tranchant. Si «l’univers» imprégné de tradition médiévale de Luc Arbogast a énormément plu aux coachs de «The Voice», les émissions de ce type restent très grand public. Un «talent» peut être renvoyé chez lui s’il a un univers vraiment trop obscur.

L’analyse de François Jost: «C’est un mot qui au départ était réservé à des artistes admirables. L’utiliser à la télévision c’est en quelques sortes une valorisation artistique du candidat.»