Sida: France 3 pointe le doigt sur un sujet qui «continue à tétaniser la télé»

Alice Coffin

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Sida, la guerre de 30 ans
Sida, la guerre de 30 ans — Production Chasseur d'Etoiles

«Le sida agit comme un redoutable révélateur des discriminations. Bien sûr que c’est un virus mais c’est bien plus qu’un virus, c’est une maladie qui a mis en lumière toutes les injustices, toutes les inégalités, et puis aussi toutes les phobies: l’homophobie, la transphobie, mais aussi la peur ou la haine des étrangers, la peur ou la haine des toxicos, tout ce qui est différent.» Les propos prononcés par le journaliste Christophe Martet, interrogé par le réalisateur Frédéric Biamonti, synthétise bien la trame du documentaire «Sida, la guerre de 30 ans», à voir ce vendredi à 23h10 sur France 3.

Le film illustre comment le sida a provoqué la discussion sur l’homosexualité, les drogues, l’immigration dans la sphère politique, dans les salles de classe, mais aussi, et surtout, dans les médias. Le tout avec de nombreux témoins à l’appui -«je tenais à ce que les femmes parlent car ce sont elles qui ont eu le plus de courage politique», précise Biamonti. Les images d’archives et les témoignages montrent que le sida a aussi été une lutte médiatique, et qu’il a fallu du temps pour que la télévision accepte d’en parler correctement.

Interdiction de montrer un préservatif au journal télévisé de 20h

Car évoquer le préservatif dans des campagnes de publicité était d’abord prohibé. Michèle Barzach, la ministre de la Santé du gouvernement Chirac, raconte comment, alors qu’elle avait prévu d’aller parler du préservatif sur le plateau du 20h, elle reçut un coup de fil du responsable de la communication de Matignon, qui lui dit: «Je suis atterré, il n’en est pas question, les familles seront en train de dîner.» Plus tard, lorsque Philippe Douste-Blazy sera à son tour ministre de la Santé, et qu’il lui sera demandé d’organiser des campagnes de prévention spécifiques à destination des gays, il dira non, pour «ne pas faire de prosélytisme».

Depuis, on parle du sida à la télé. Mais, estime, Frédéric Biamonti «cela reste tabou». Il a peiné à trouver un diffuseur. «On a passé un an à solliciter des chaînes, explique la productrice, Marion Pillas. On a même eu le droit à un “ah non le sida c’est France 2, comme pour le Sidaction, allez les voir.» Frédéric Biamonti insiste: «C’est un sujet qui continue à tétaniser la télé. Parce qu’il est question de violence politique. Parce que cette maladie oblige à braquer le projecteur sur les travailleurs du sexe, les toxicos, les migrants, qui représentent actuellement 50% des nouvelles contaminations. Le sida continue d’être un révélateur extrêmement gênant, et il reste des sujets tabous à la télé.»

«Pitoyablement raconté», pour Didier Lestrade

Frédéric Biamonti a, toutefois, choisi de faire «un film positif, accessible, consensuel». C’est d’ailleurs ce que lui reproche Didier Lestrade, cofondateur d’Act Up Paris, qui trouve «l’histoire du sida pitoyablement racontée», titre d’un texte publié sur Minorites.org. «C’est un film gay qui vend la soupe des gays à l’auditoire vieillissant de France 3», détaille-t-il, tout en estimant que c’est «un documentaire qui ne parle qu’aux jeunes qui n’ont pas connu l’histoire». 

Marion Pillas revendique, elle, justement «une dimension pédagogique. A la sortie de l’avant-première, un jeune homme de 17 ans m’a dit: “Je ne savais pas que cela avait fait autant de raffut”.» De fait, les nombreuses images et témoignages, si elles ont pour certaines déjà été vues, «ne sont peut-être pas ce qu’il y a de plus glamour, note Frédéric Biamonti, mais c’est utile. Et il y a bien sûr de la place pour d’autres films, beaucoup plus militants, beaucoup plus tout ce qu’on veut. Moi je m’adresse à un public généraliste et il y a des contraintes. Mais j’espère, alors qu’on nous parle de désengagement, alors qu’il y a 7.000 contaminations par an, avoir donné à voir que le militantisme débouche sur des choses. C’était aussi le but.» Il est atteint.