Mathieu Béjot (TVFI): «La France devient un pays où la fiction télé est une référence»

A Cannes, Anaëlle Grondin

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La série d'Arte «Ainsi soient-ils».
La série d'Arte «Ainsi soient-ils». — Zadig Productions

De notre envoyée spéciale à Cannes

Parlez de série télé avec des Américains ou des Anglais et vous le verrez. Ils vous feront l’apologie des «Revenants» ou «Braquo», lauréate l’an dernier d’un prestigieux Emmy Award. Les deux séries de Canal+ ont conquis de nombreux marchés étrangers. Même les Etats-Unis ont succombé. Des succès qui permettent à la France d’être sous le feu des projecteurs aujourd’hui. Entretien avec le délégué général de TV France International, Mathieu Béjot.

On parle beaucoup des séries de Canal+, qui s’exportent très bien. Mais la chaîne cryptée n’est pas la seule à intéresser les autres pays avec des fictions de qualité…

Ses séries sont bonnes mais Canal+ joue aussi beaucoup sur sa stratégie de communication assez agressive et décalée. Arte s’y est mise récemment avec «Ainsi soient-ils», qui propose un univers bien distinct. Là aussi il y a eu un matraquage publicitaire. La série se vend pas mal à l’étranger. Ils sont en train de négocier les droits américains et ont négocié des droits de remake en Italie.

Et sur les chaînes hertziennes?

Même sur les grandes chaînes on voit des fictions aujourd’hui un petit peu différentes. En action il y a par exemple «No Limit» [de Luc Besson] sur TF1, extrêmement rythmé, un polar d’un genre assez nouveau par rapport a ce que faisait la chaîne avant. Les polars de France Télévisions aussi se démarquent avec des héros différents, Caïn, un flic en fauteuil roulant, ou Candice Renoir, qui n’est pas l’héroïne typique des séries policières. On voit aussi des fictions plus risquées avec «Les hommes de l’ombre». Avant on avait du mal à le faire en France, peut-être parce qu’il y avait une forme d’autocensure. C’est aussi une question de traditions.

Peut-on parler de renouveau pour la fiction française?

Oui. A mon avis on est arrivé à la fin d’un cycle des grandes séries type «Navarro», «Julie Lescaut», «Joséphine, ange gardien», «Louis la Brocante». Ils font énormément d’audiences et se vendent bien a l’international, mais ce sont des séries qui sont en fin de vie. Entretemps les séries américaines sont arrivées et ont changé le regard qu’on avait sur la fiction. Partout dans le monde les chaînes payantes doivent satisfaire une clientèle qui veut des programmes toujours plus incisifs, innovants. Canal+, HBO, etc. vont proposer des séries qui marquent les esprits.

Les téléspectateurs sont aussi devenus de vrais connaisseurs, les chaînes sont obligées de redoubler de créativité, non?

Le public voit les choses qui viennent de l’étranger et devient effectivement plus exigeant. Avec Internet et la multiplication des chaînes, on est aussi dans une ère d’hyper offre, et pour exister il faut créer des marques fortes.

Avec le succès des «Revenants», «Engrenages» ou «Braquo», les Anglo-Saxons sont-ils plus attentifs à ce qui se passe en France dans le domaine de la fiction?

Oui. Un signe qui ne trompe pas: l’acheteur de [la chaîne de télévision britannique] Channel 4 qui a été séduit par «Les Revenants» est venu pour la première fois au rendez-vous de TVFI à Biarritz pour regarder ce qui se passait. Il s’est dit: «Je ne peux pas prendre le risque de louper le nouveau “Revenants” s’il y en a un qui sort en France». La France devient un pays ou la fiction est une référence.

Selon vous, quelles séries françaises pourraient faire parler d’elles à l’étranger dans les mois à venir?

Il y a des choses qui arrivent à la rentrée qui vont être intéressantes à suivre, notamment la série sur Paris que prépare Arte. C’est une des capitales les plus visitées au monde. «Le sang de la vigne» [France 3] commence à avoir pas mal d’épisodes et il y en a d’autres en tournage. Pierre Arditi [qui joue dans la série] a déjà un petit nom à l’international, et le vin français est réputé. On voit de super paysages de vignobles. Ca attire vachement l’étranger. D’ailleurs c’est déjà diffusé sur une petite chaîne câblée de la côte est des Etats-Unis.

Quels sont les ingrédients nécessaires pour conquérir le marché international?

L’ancrage local est de plus en plus important. Ca apporte une touche de réalisme. C’est ce qui fait le succès des séries scandinaves. Pour la deuxième saison de «Candice Renoir» qui marche pas mal à l’international, la chaîne et le producteur disent qu’ils insistent encore plus sur l’ancrage à Sète. Ils vont beaucoup plus montrer les lieux. «Les hommes de l’ombre» s’est battue pour avoir quelques vues de la Tour Eiffel et montrer qu’elle se situait à Paris.

Une manifestation dédiée aux séries françaises va se tenir pour la première fois à Los Angeles en novembre. Une autre preuve que la fiction hexagonale devient importante?

Oui. Il va attirer l’attention sur des séries innovantes qui peuvent marcher aux Etats-Unis, créer un petit peu de buzz. ll va aussi y avoir des échanges entre scénaristes français et américains. Il faut se frotter un peu à leur travail, même si l’idée n’est pas de copier-coller les Américains.