«Décrédibiliser les médias américains»

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Al-Jazira a dépêché ses présentateurs vedettes à Beyrouth. Elle émet depuis l'immeuble d'un quartier fraîchement reconstruit et diffuse ses grands bulletins d'informations avec des reportages sans cesse mis à jour pour rendre compte des combats en cours au Liban et des raids aériens israéliens.
Al-Jazira a dépêché ses présentateurs vedettes à Beyrouth. Elle émet depuis l'immeuble d'un quartier fraîchement reconstruit et diffuse ses grands bulletins d'informations avec des reportages sans cesse mis à jour pour rendre compte des combats en cours au Liban et des raids aériens israéliens. — Rabih Moghrabi AFP/Archives

Mohammed El Oifi, maître de conférences à l'IEP Paris, spécialiste des médias arabes, met en perspective le lancement, aujourd'hui, d'une version anglophone d'Al-Jazira.

Pourquoi ce lancement a-t-il été tant reporté ?

Le projet remonte à 2001. Il a fallu du temps aux dirigeants pour définir une ligne éditoriale. Ils ont d'abord songé à doubler en anglais les émissions produites en arabe. Avant de réaliser que ce contenu trop local ne leur permettrait pas de toucher le public asiatique, et surtout américain. Or, le coeur de cible, c'est la gauche contestataire et les minorités des Etats-Unis, peu satisfaites du traitement de l'info de leurs chaînes nationales. Seulement, une fois cet auditoire identifié, les problèmes avec les Etats-Unis ont commencé !

C'est-à-dire ?

Al-Jazira touchera finalement 80 millions de foyers. Mais cela a été très compliqué. Les grands câblo-opérateurs américains ont cherché à bloquer son accès. Car ce sont eux, plus que CNN International ou BBC World, qui redoutent sa concurrence. Les téléspectateurs américains vont s'apercevoir que ces médias ne font pas correctement leur travail. Et sont trop soumis à l'administration de Bush.

Sur quels sujets cette différence de traitement sera-t-elle sensible ?

Le conflit israélo-palestinien. Et surtout la guerre en Irak, qui est désormais aux Etats-Unis une question de politique intérieure. Or, cette nouvelle chaîne n'hésitera pas à diffuser des images de GI assassinés. Pas plus que les messages de Ben Laden sans les tronquer. Avec le risque pour Bush que, décrédibilisés aux yeux de leurs compatriotes, les médias de son propre pays se retournent aussi contre lui.

A vous entendre, cette chaîne s'adresse d'abord à un public occidental...

Oui, et le recrutement l'atteste. Pour drainer ces téléspectateurs, Al-Jazira a débauché des stars de la télé anglo-saxonne. Et ce, grâce à un budget avoisinant le milliard de dollars. Mais l'argent n'est pas la motivation des journalistes. Avec cette chaîne, ils vont vivre une expérience pionnière.

De quelle nature ?

Traditionnellement, les flux d'information sont émis des pays du Nord vers les pays du tiers-monde. Pour la première fois, ce rapport de force va s'inverser. Les conséquences seront lourdes sur le plan médiatique, et géo-politique.

Recueilli par Alice Coffin