«Séries Mania»: «On veut montrer aux chaînes que le public français n'aime pas que les séries américaines!»

TELEVISION Rencontre avec la directrice du Forum des Images à l'occasion de la quatrième édition de «Séries Mania» qui s'y tient jusqu'au dimanche 28 avril...

Annabelle Laurent

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Laurence Herszberg, directrice générale du Forum des Images à Paris, le 23 avril 2013.
Laurence Herszberg, directrice générale du Forum des Images à Paris, le 23 avril 2013. — P.-M. TALBOT / 20 MINUTES

C’est le paradis des «séries maniaques». Pendant une semaine, au Forum des Images, à Paris, plus d’une quarantaine de séries du monde entier sont projetées, en parallèle de tables rondes, de trois rencontres phares (le showrunner Farhad Safinia, le dramaturge Tom Stoppard et la réalisatrice Agnieszka Holland) ou encore d’un marathon «The Walking Dead» dans la nuit de samedi à dimanche. Laurence Herzberg, directrice du Forum des Images depuis 2002, commente pour 20 Minutes la programmation, en nous révélant ses coups de cœur.

Vous avez vu 200 séries. La sélection a-t-elle été difficile? Comment décider de celles qui ont leur place à «Séries Mania ?»
Il faut s’assurer que la programmation montre la variété de ce qui existe et qu’elle ait en même temps une couleur, et dise quelque chose. Les séries doivent avoir une profondeur. Même les comédies, bien sûr. Or certaines ne racontent rien. On met en valeur des originalités d’écriture, des choses qui vont déranger, faire sourire fortement, pas des choses qui se voient parce que c’est la fin de la journée et que vous êtes fatigués. Cela n’a pas d’intérêt de mettre en valeur une série trop évidente ou qui fonctionne sur des mécanismes, comme «NCIS».

Quel est votre «top 3» personnel de la programmation?
La série israélienne «Ananda», parce qu’elle est drôle et légère mais a la force d’interroger l’identité et les problèmes d’Israël.  Il faut aussi absolument voir la série polonaise «The Deep End». C’est un vrai portrait de la Pologne à travers des travailleurs sociaux, auxquels on s’attache énormément. Elle est assez dure, réaliste, et d’une qualité artistique égale à celle du cinéma. Il y a enfin «Burning Bush», la série d’Agnieszka Holland, qui revient sur l’immolation par le feu de l’étudiant Jan Palach, le 16 janvier 1969 à Prague. La Tchécoslovaquie des années 1970 est magnifiquement reconstituée et le travail stylistique est extraordinaire. Vous ne me laissez citer que trois séries, mais du côté des séries américaines, «Banshee» et «The Americans» sont géniales. 

L’an dernier, «Ainsi soient-ils» a remporté le Prix de la meilleure série française. Quelles séries françaises vous ont marqué cette année?
«Odysseus», la série d’Arte, pour son ambition, celle de raconter en dix épisodes, à un grand public, L’Odyssée d’Homère, il y a là un vrai pari! A l’opposé absolu, il y a «Dos au mur», qui signe l’arrivée des chaînes de la TNT (Chérie 25) dans la production de séries. Comme il n’y a pas d’argent, c’est une série un peu gonflée, un huis clos dans un commissariat. Il n’y a que de la garde à vue. Et puis «QI», dans laquelle une actrice de films X essaie de trouver l’extase dans la philo puis dans la religion. Avec Alysson Paradis, qui est vraiment formidable. 

Vous diriez que les séries françaises sont en forme?
On voit qu’il y a des envies chez les scénaristes et les producteurs, pour arriver à porter d’autres sujets. Mais parfois, en France, on n’ose pas assez. C’est toujours compliqué de savoir d’où vient le frein, entre les envies du départ et ce qu’on voit sur les écrans.

Il y a neuf séries anglaises dans la programmation…
Et encore, on a eu du mal à choisir! On a ouvert le festival avec «The Fear» pour bien montrer que l’Angleterre est le nouveau pays des séries. Les Anglais produisent beaucoup, et en rafale. Ils savent raconter des histoires, ils ont des comédiens exceptionnels -Peter Mullan, Maggie Smith, Gabriel Byrne, toujours des grands noms! En 2011, «Downton Abbey» a reçu le Prix du public. On était persuadés d’avoir découvert un bijou, on était sûrs que ça plairait!

Et l’an dernier, le public a plébiscité «Top Boy», encore une britannique, juste devant «Homeland». Vos pronostics pour cette année?
On s’amuse à le deviner, mais je ne vous le dirai pas! Ce qu’on remarque, c’est que depuis quatre ans, des quatre séries qui ont remporté le Prix du public, aucune n’est américaine. Le public est friand de nouveautés, c’est aussi ce qu’on veut montrer aux chaînes de télé françaises. On leur dit qu’elles ont là un formidable laboratoire de 10.000 personnes qui n’aiment pas forcément que les séries US et les séries classiques françaises, et ont aussi envie d’être dérangées et interrogées. C’est aussi ça notre boulot.

Qu’est ce qui a changé depuis la première édition du Festival, en 2009?
Quatre ans après, on est copiés! Quelqu’un venu d’Amsterdam m’a dit qu’il voulait faire la même chose que nous. D’ici quelques années, j’espère qu’on sera les meilleurs, mais on ne sera en tout cas plus les seuls. Je pense qu’on a contribué à faire sortir les séries du petit écran, et à montrer que le contact avec le public est nécessaire, qu’il faut consacrer des événements aux séries.

Le tout à l’ère d’une tendance très claire au téléchargement illégal de séries! Pour vous, ce n’est pas une menace?
Le piratage existe et il faut lutter contre, mais les chaînes ont toutes des stratégies. Orange cinéma séries a fait le pari, gagnant, de diffuser des séries le lendemain de leur diffusion américaine, avec des sous-titres français. Je pense que s’il y avait des moyens de rapprocher la diffusion des séries sur les écrans français ou d’y accéder de manière payante, beaucoup de gens paieraient. Le vrai problème vient des délais. Mais la série n’a pas fini de faire sa révolution culturelle et les modes de consommation vont évoluer. C’est très intéressant de voir ce qu’a fait Netflix sur «House of Cards», avec l’organisation d’un marathon [lien]. Il y a encore des stratégies et des modes de diffusion à inventer.