La téléréalité peut-elle être considérée comme une œuvre de fiction?

TELEVISION Après avoir obtenu la requalification de leur participation à l'émission en contrat de travail, une cinquantaine d'ex-candidats de «L'Île de la tentation» revendiquent le statut d'«auteur-interprète». La Cour de cassation doit trancher ce mercredi...

Anaëlle Grondin

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L'arrivée des tentatrices, dans L'Ile de la tentation, sur TF1
L'arrivée des tentatrices, dans L'Ile de la tentation, sur TF1 — LORENVU-TV / SIPA

Les candidats des émissions de téléréalité sont-ils des «artistes- interprètes»? La Cour de cassation devra donner une réponse à cette question ce mercredi à 14h. Elle pourrait être le dénouement d’un feuilleton judiciaire qui a commencé… en 2005. Cette année-là, trois candidats de l’émission «L’Île de la tentation» font valoir que participer au programme, c’est travailler, et obtiennent gain de cause aux prud’hommes. Ces derniers ont alors requalifié en «contrats de travail à durée déterminée» leurs «règlements de participant». Une décision confirmée par la Cour d’appel de Paris puis la Cour de cassation le 3 juin 2009.    

Depuis, nombreux sont les candidats d’émissions telles que «Bachelor», «Koh-Lanta» ou «Pékin Express», à avoir saisi la justice pour les mêmes motifs. Mais aujourd’hui, certains participants veulent aller plus loin et revendiquent le statut d’«auteur-interprète». C’est le cas de 53 anciens du divertissement de TF1, «L’Île de la tentation». 

«C’est du récit, on leur demande de jouer un rôle»

Leur avocat, Me Patrice Spinosi, avait affirmé à l’AFP en mars dernier que «l'organisation» de cette «comédie du réel» constituait bel et bien une «oeuvre de l'esprit», selon lui. «Les participants n'apparaissent nullement dans la réalité de leur quotidien» et sont «sélectionnés par la production pour se conformer au rôle qu'on attend d'eux», avait insisté l'avocat. Pour lui, cela ne fait aucun doute, «L'île de la tentation» montre une «réalité fictionnée», où sont contrôlés le style vestimentaire et l'apparence physique des candidats.

«Bien sûr», il existe «quelques éléments de scénarisation», avait plaidé l'avocat de TF1 production, Me Damien Célice, mais les participants ne sont «pas pour autant des artistes-interprètes», selon lui. «Il ne s'agit que d'un fil conducteur, une sorte d'emploi du temps».

«Les seuls qui étaient authentiques c’était les premiers lofteurs»

La sémiologue et analyste des médias Virginie Spies n’est pas de cet avis-là. Contactée par 20 Minutes, elle affirme que la téléréalité «doit être assimilée à une fiction». «C’est du récit, on leur demande de jouer un rôle. Même s’il n’y a pas de texte précis, ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas de récit! Il y en a un.» Elle poursuit: «J’ai regardé "La Belle et ses princes presque charmants", chacun est dans un rôle bien défini. Ou encore "Qui veut épouser mon fils". Ces candidats sont là pour faire le show, accéder à une forme de notoriété. Certains le disent en off, ils ne sont pas là pour chercher l’amour.» Une ancienne candidate de «Bachelor» a d’ailleurs expliqué sur France Inter ce mercredi qu’on l’avait repérée alors qu’elle était apprentie comédienne au Cours Florent à Paris. Elle a l’impression d’avoir joué un rôle. «Il y avait beaucoup de choses qui nous ont été imposées», a-t-elle indiqué. 

«En dix ans, la téléréalité a complètement changé. Les programmes sont tournés à l’avance, il y a une vraie écriture. Les seuls qui étaient authentiques, c’était les premiers lofteurs», indique Virginie Spies. «Aujourd’hui les candidats sont des pros. Nabilla, par exemple, est connue parce qu’elle a fait d’abord "L’amour est aveugle", "Les anges de la téléréalité" l’an dernier et cette année, c’est un métier.»

Les indemnités touchées par les candidats pourraient doubler

Si la Cour de cassation accorde le statut d’«auteur-interprète» aux candidats de ces émissions, le montant des indemnités touchées par les candidats pour un tournage pourraient doubler, passant ainsi de 15.000 à 30.000 euros. Ces programmes risquent alors de coûter beaucoup plus cher aux sociétés de production. «Les chaînes vont peut-être réfléchir à un autre format ou nouvelles façons de produire les émissions, pour qu’elles soient plus économiques», imagine Virginies Spies. La fin de la téléréalité telle qu’on l’a connue ces dernières années?