«La télé profite des tragédies»

©2006 20 minutes

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Michel Lejoyeux

Psychiatre, auteur d'Overdose d'info. Guérir des névroses médiatiques (Seuil).

Cinq ans après le 11 Septembre, la télévision revient largement sur cet événement. Pour vous, il a radicalement modifié notre rapport à l'information...

C'est une date clé. Car il a créé un stress collectif. Les images des tours du World Trade Center diffusées en boucle ont provoqué une réaction post-traumatique. Depuis, pas question de se couper du monde, car on sait que tout peut arriver : le 11 Septembre a créé une obligation d'information.

S'abreuver d'info suffit-il à calmer ce stress ?

Non, au contraire. L'overdose est génératrice de méfiance. Plus on suit les nouvelles, plus on craint de se faire manipuler. Les boulimiques consomment l'actualité sous toutes ses formes : des JT aux blogs, en passant par les alertes SMS. Cette suite d'informations parfois contradictoires peut engendrer une position paranoïaque.

Vous parlez d'ailleurs en termes psychiatriques de cette nouvelle relation à l'actualité...

Oui. Parce qu'aujourd'hui, les angoisses sont liées aux titres du « 20 heures ». Avant, on avait peur de la mort. Désormais, c'est la guerre au Liban qui rend malade. Certes, cela permet de se décharger de ses préoccupations personnelles. Mais cela se traduit aussi par une addiction à l'actualité. Certains téléspectateurs attendent le prochain JT comme les drogués ont besoin de leur dose.

Les médias alimentent-ils ce phénomène ?

Evidemment. Cet asservissement à l'info est une excellente affaire pour eux. Pour maintenir cet état de dépendance, les chaînes, surtout celles d'info en continu, profitent de toutes les tragédies. Cet été, la moindre image du Liban était surexploitée. Ils vont parfois jusqu'à créer une actualité artificielle. Au moment des transferts d'animateurs, lorsqu'ils n'avaient pas grand-chose à raconter, les journalistes faisaient de l'avenir de tel ou tel présentateur une info capitale.

Certains sujets sont-ils davantage générateurs d'inquiétude ?

Oui, par exemple la campagne présidentielle. C'est une période de fièvre. Chaque micro-événement est monté en épingle dans les JT. Et, comme l'information s'appuie en priorité sur les sondages, elle est mouvante. Cette instabilité est particulièrement angoissante. Recueilli par Alice Coffin