Pourquoi «Modern Family» cartonne aux Etats-Unis

TELEVISION La comédie d'ABC qui se serait inspirée de «Fais pas ci, fais pas ça» a remporté quatre Emmy Awards dont celui de la meilleure série comique, pour la troisième année consécutive...

Annabelle Laurent

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Jesse Tyler Ferguson et Eric Stonestreet, alias Mitchell Pritchett et Cameron Tucker dans «Modern Family».
Jesse Tyler Ferguson et Eric Stonestreet, alias Mitchell Pritchett et Cameron Tucker dans «Modern Family». — 20th Century Fox Television

«Louie», «Community», «Girls» et «Veep» n’ont pas pu s’imposer dimanche soir face au phénomène «Modern Family», déjà sacré en 2010 et 2011. La comédie sous forme de «faux documentaire» a remporté le très convoité prix de meilleure série comique, qui s’ajoute à celui du meilleur second rôle féminin pour Julie Bowen, et de meilleur second rôle masculin pour Eric Stonestreet. Diffusé depuis la rentrée 2009 sur ABC, le quotidien des trois familles Pritchett, Delgado et Dunph amuse toujours autant les Américains, qui ont été plus de 13 millions à suivre la saison 3 achevée le 23 mai 2012. En France, après une première diffusion sur Paris Première, la série a débarqué sur M6 en juin 2012, mais à la mi-journée. Les audiences sont bonnes, mais rien de comparable avec les performances observées outre-Atlantique. Sans doute parce que la série est «très américaine»? Analyse du succès avec Pierre Sérisier, spécialiste des séries télé et auteur du blog Le Monde des Séries.

Un sitcom sur la famille…

Dès l’arrivée de la série en 2009, les médias américains s’enflamment. Entertainment Weekly ou Time Magazine la proclament «meilleure nouvelle comédie de l’année» au bout de quelques épisodes seulement. «Modern Family» présente d’emblée un atout: elle entre dans la tradition du sitcom. «Les Américains adorent les sitcoms, ils en ont toujours fait, c’est une sorte de fonds de commerce» souligne Pierre Sérisier, qui évoque la popularité de «Live it to beather» dans les années 1950, et celle plus récente de «Happy Days», qui date des années 1980. Deuxième avantage de taille: le thème. «Les Américains adorent les histoires de famille, c’est une institution très forte pour eux», rappelle Sérisier. Dès le départ, le genre et le thème choisis par Christopher Lloyd II et Steven Levitan leur promettaient ainsi l’adhésion du public.

… grand public

«Modern Family» est diffusé sur ABC, soit la chaîne la plus familiale de la télévision américaine (elle diffuse aussi  «Castle» ou «Grey’s Anatomy»). Or qui dit chaîne familiale, dit peu de prise de risque. «Les profils des personnages sont très typiques, car l’idée est de s’adresser à Monsieur Tout le monde. Il faut donc des grandes catégories compréhensibles et assimilables par tous, et qui correspondent à l’inconscient collectif» analyse Pierre Sérisier. On trouve donc la famille traditionnelle autour d’un couple hétérosexuel, la famille recomposée dans laquelle un sexagénaire a épousé une jeune Colombienne, «pour marquer le phénomène de l’intégration des minorités», et le couple homosexuel, «composé comme par hasard de deux blancs, intégrés, et dans la trentaine, ce qui correspond parfaitement au cliché que les Américains s’en font» décrypte le spécialiste.

«Je crois que nous sommes aussi révolutionnaires que nous pouvons l’être pour une grande chaîne» assurait récemment Jesse Tyler Ferguson, très convaincant dans son rôle de Mitchell Pritchett, l’homo-qui-n’assume-pas du couple de «Modern Family». «Nous essayons d’en faire une série novatrice et audacieuse, mais c’est une série familiale donc nous ne pouvons pas aller beaucoup plus loin» expliquait t-il encore.

Consensuelle, voire «prudemment inoffensive et complètement populiste» de l’avis de certains, la série l’est tellement qu’elle s’attire les faveurs de Michelle Obama… et d’Ann Romney, la femme du candidat républicain. En apprenant fin août qu’il comptait la seconde, opposée au mariage gay, parmi ses fans, l’auteur de la série Steve Levitan lui avait répondu non sans ironie sur Twitter: «Ravie que "Modern Family" soit la série préférée d’Ann Romney. Nous lui offrirons le rôle du prêtre pour célébrer le mariage de Mitch et Cam. Dès que le mariage gay sera légal».

… et anti-crise

La tradition américaine encourage le sitcom, la chaîne ABC impose un scénario grand public et des personnages consensuels. Le contexte favorise lui… le rire. «Modern Family» est la série anti-crise par excellence. «Le palmarès des  Emmy Awards est très cohérent. En face du très anxiogène "Homeland" qui parle de l’Amérique menacée, il est en fait assez logique de trouver de l’autre côté une série réconfortante qui dit que la vie continue» analyse Pierre Sérisier. «"Modern Family" remplit la fonction du divertissement, qui réconforte, rassure, exactement comme"Fais pas ci, Fais pas ça" le fait pour les Français. Les familles ne sont pas si modernes, c’est plutôt très caricatural, mais c’est peut-être de ça dont on a besoin. On est dans le divertissement, pas dans la réflexion» conclut Pierre Sérisier.

>> Pour le palmarès complet des Emmy Awards 2012, c'est par ici.