Alsace : Manifestation, surstock… Que se passe-t-il dans le vignoble ?

ECONOMIE Les vins alsaciens se vendent de moins en moins. « Nous manquons de lisibilité, d’attrait pour le consommateur », regrettent des viticulteurs, qui cherchent des solutions

Thibaut Gagnepain

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Le vignoble alsacien, ici avec une vue sur Kaysersberg.
Le vignoble alsacien, ici avec une vue sur Kaysersberg. — Pixabay
  • Des viticulteurs ont protesté fin juin à Colmar contre une éventuelle baisse des rendements. Cette manifestation traduit une crise au sein de la profession en Alsace.
  • « L’appellation est en crise économique », résume anonymement une source. La faute à plusieurs mauvaises récoltes ces dernières années.
  • L’Alsace a perdu des débouchés commerciaux et peine à les reconquérir. C’est pour cela qu’elle envisage de faire sa révolution. De plusieurs manières.

C’était le 25 juin dernier. Près de 500 viticulteurs protestaient à Colmar. Dans leur ligne de mire, l’éventuelle baisse des rendements pour la prochaine récolte. Une décision portée par l’organe qui les représente, l’Association des viticulteurs d’Alsace (AVA).

Pourquoi un tel choix ? Car « l’appellation Alsace est en crise économique », résume anonymement une source. La faute à plusieurs mauvaises récoltes ces dernières années, comme en 2014, 2015 et 2017. Conséquence directe, les Pinot Gris, Edelzwicker and co ont « perdu des marchés et peinent à les reconquérir. » « On doit vendre environ 900.000 hectolitres par an alors qu’on a une capacité de production de 1,1 million d’hectolitres… Le rendement actuel de 80 hectolitres par hectare n’est plus adapté à la commercialisation actuelle », ajoute la même source.

« Le vignoble alsacien ne fait pas rêver »

Résultat, le prix du vin alsacien a chuté et de nombreux producteurs se retrouvent avec des surstocks. Qu’ils écoulent parfois comme ils peuvent. C’est ainsi que 83.000 hectolitres devraient bientôt être transformés en… gel hydroalcoolique. L’état a proposé cette solution et indemnisera les contributeurs à hauteur de 78 centimes le litre. Soit bien loin du coût de production, estimé au moins au double.

« Ce n’est pas glorieux pour la corporation, réagit Francis Backert, le président du Syndicat des vignerons indépendants d’Alsace (Synvira). Le covid-19 n’a rien arrangé mais il n’a été qu’un accélérateur. La crise structurelle pèse beaucoup plus. On ne vend plus de vrac, on souffre à l’export… Nous manquons de lisibilité, d’attrait pour le consommateur. Le vignoble alsacien ne fait pas rêver, il faut que ça change. »

Les différents vins d'Alsace. Il existe 7 cépages différents et
Les différents vins d'Alsace. Il existe 7 cépages différents et - Wikicommons

C’est dans cette optique qu’a été lancé un « comité de pilotage 2030 » avec tous les acteurs du secteur. « Le but est de décider ensemble à quoi devra ressembler notre vin dans dix ans. Qu’est-ce qu’il y aura dans la bouteille ? Que des vins d’appellation d’origine contrôlée (AOC) comme aujourd’hui ou est-ce qu’on fera aussi de l’IGP (Indication géographique protégée, un label moins contraignant). Est-ce qu’on vendra en Bib (Bag-in-Box, un cubi avec une poche étanche) ? Tout ça, il faut qu’on le décide ensemble. Moi je suis persuadé qu’il y a de la place pour tout le monde », assure Francis Backert.

Des noms de villages à la place des noms de cépages ?

« Il faut qu’on réfléchisse à toutes les solutions pour la filière et qu’on fasse un vin qui plaise aux consommateurs », prolonge Pierre-Olivier Baffrey, président de la coopération. Lui aussi fait partie du fameux « comité de pilotage 2030 » et ne semble fermé à aucune mesure. Même à celle qui mènerait à… changer le nom des vins d’Alsace. Fini les références aux sept cépages du vignoble, place aux villages. Le Riesling pourrait alors par exemple devenir un "Kintzheim", ou un "Westhalten".

L’idée est portée par un club de réflexion qui réunit plusieurs vignerons, le Cercle Burger. « L’objectif est d’offrir un signal particulier, un lien gustatif lié au terroir », détaille un de ses membres, Jean-Michel Deiss. « Un Ribeauvillé est plus pointu qu’un Bergheim et pourtant, ils ont aujourd’hui la même étiquette… Il n’y a aucune hiérarchie visible pour le consommateur », ajoute-t-il.

Lui a déjà entamé cette démarche dans son domaine, à Bergheim. « Je fais du Saint-Hippolyte, du Riquewihr, du Ribeauvillé et ne suis pas le seul », clame le viticulteur en sachant très bien qu’il enfreint les règles. Celles édictées par l’AVA, jusque-là opposée à cette mesure.

Pourquoi ? « Parce que contrairement à la Bourgogne, où des "climats" sont clairement identifiés, on a toutes les géologies du monde sur une distance très courte », répond un interlocuteur de l’association, qui préfère garder l’anonymat. « Si on faisait ça à Turckheim, on aurait donc trois vins différents et ça reviendrait à rouler dans la farine l’acheteur ! Et je rappelle qu’il existe déjà 13 communes dont on peut ajouter le nom sur l’étiquette (comme le "Rouge d’Ottrott") »

« Une belle récolte s’annonce »

En attendant une éventuelle petite révolution, les vignerons alsaciens attendent désormais la date du 16 juillet. L’assemblée générale de l’AVA décidera alors quel rendement elle adoptera pour 2020, avant que l’Institut national de l’origine et de la qualité (INAO) ne le valide en septembre. Le choix devrait osciller entre 70 hl/ha et 60 hl/ha.

« Il faudra certainement qu’on en passe par des vendanges vertes. Certains décideront aussi de laisser une partie du raisin sur le pied au moment de la récolte », avance Etienne Dreyer. Le vigneron d’Ammerschwihr, qui avait manifesté le 25 juin, le regrette déjà : « C’est dommage parce qu’une belle récolte s’annonce… »