Attentat à Strasbourg : « C’est impossible d’oublier, pourtant il faut tourner la page »

IL Y A UN AN Un an après l’attaque terroriste à Strasbourg, «20 Minutes» est allé à la rencontre de Strasbourgeois pour savoir comment ils ont géré cette année écoulée après le drame, et comment ils appréhendent ce 11 décembre.

Gilles Varela

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Strasbourg le 26 novembre 2017. Illustrations marché de Noël.
Strasbourg le 26 novembre 2017. Illustrations marché de Noël. — G. Varela / 20 Minutes
  • L’attentat terroriste de Strasbourg a été commis le 11 décembre 2018 au marché de Noël.
  • Cinq personnes avaient été tuées par Chérif Chekatt, lui-même abattu par la police 48 heures plus tard.
  • Le souvenir de l’attaque reste très sensible dans la capitale alsacienne.

Difficile de trouver des Strasbourgeois qui acceptent d’évoquer l’attaque terroriste du 11 décembre 2018 dans la capitale alsacienne. Certains employés de commerces ont même pour ordre de ne plus en parler. « Il est temps d’aller de l’avant et je ne voudrais pas faire plaisir aux terroristes car c’est ce qu’ils recherchent », avoue quand même l’un d’eux. « C’est du passé », ajoute un autre.

Chez les riverains de l’hypercentre, la réserve est la même. Evoquer le sujet en dehors d’un cercle de proches semble même un peu « malsain ». Des questions ? Encore moins. « Déjà que les lumières et la sécurité plombent l’ambiance, il faut chasser les mauvaises pensées, c’est Noël », positive Hélène, une quinquagénaire.

Touchés de très près, certains acceptent encore de se confier, car ils ont un message à faire passer. C’est le cas de Jonathan, gérant du restaurant La Stub rue du Saumon. Le 11 décembre dernier, il tenait dans ses bras l’une des cinq victimes de l’attaque, alors que le tueur, Cherif Chekatt, rechargeait encore son arme à quelques mètres de lui. Depuis, il a, comme 313 autres personnes, pu bénéficier du soutien psychologique de l’Espace d’information et d’accueil (EIA), dirigé par l’association SOS aide aux habitants.

« Mais pour moi, ça reste encore compliqué, et en plus "on est près de la date", redoute Jonathan. Par exemple, je ne sais pas comment je vais gérer mercredi (11 décembre). J’appréhende d’entendre les cloches qui vont sonner pendant la cérémonie en hommage aux victimes, mais aussi de voir des gens remettre des fleurs ou des bougies devant le resto. C’est impossible d’oublier, pourtant il faut tourner la page. »

S’il accepte de dire quelques mots à 20 Minutes, « de revenir dessus », c’est pour « alerter les gens qui n’ont pas encore osé » aller voir la cellule de soutien psychologique, ou qui ne se sont pas fait suivre. « Je veux leur faire comprendre qu’il faut quand même en parler, aller voir quelqu’un », sourit Jonathan.

A l’EIA, on reste confiant. L’équipe pluridisciplinaire a conduit 1.660 entretiens cette année, et assuré une aide psychologique, juridique et sociale à la population. La date d’anniversaire de l’attentat ne change pas vraiment la donne. « Il n’y a pas plus de Strasbourgeois qui sont venus depuis l’ouverture du marché de Noël », confie Faouzia Sahraoui, psychologue, directrice générale de l’EIA.

« Certains ne peuvent plus passer en ville »

« Depuis septembre, on compte moins d’une dizaine de personnes nouvelles par mois », poursuit la référente départementale d’actes de terrorismes. « Depuis le début, 314 personnes ont été suivies régulièrement, certaines sont revenues à l’approche des fêtes. Il y a ceux aussi qui évaluent mal l’impact du traumatisme sur le psychisme parce que c’est invisible. Les personnes dans un premier temps se disent "si je raconte ça, on va me prendre pour qu’un d’anormal" alors ils ne sont pas venus. Puis trois mois après, ils arrivent avec des symptômes très graves. »

Ce qui revient le plus dans les entretiens ? « Des cauchemars, des comportements d’évitement, reconnaît la psychologue. Certains ne peuvent plus passer en ville, d’autres sont en état dépressif et sont pris en charge dans la durée. D’autres ne peuvent plus être dans la foule, ont des réactions de sursaut en entendant des ambulances ou lorsqu’ils voient des personnes qui courent dans une rue. Ça renvoie à ce jour-là. Ça fait partie du stress post-traumatique », explique Faouzia Sahraoui. « Les personnes qui ont perdu un membre de leur famille sont encore dans le deuil. Chez ceux qui n’ont pas été touchés dans leur corps, certains ont tourné la page, repris leur boulot, ou même changé de vie. »

« Ne plus en parler, sans oublier »

Si Jonathan reconnaît que la cellule de soutiens psychologique « l’a beaucoup aidé », il confie que ce qui lui pose le plus de problèmes, « c’est d’en reparler, pour avoir des détails et pas pour prendre de ses nouvelles ». S’il est souriant et va-de-l’avant, il avoue être profondément marqué. « Je ne fais pas de cauchemars mais la nuit, en ce moment, j’en parle, ça me réveille », dit le jeune homme : « Il faut pouvoir tourner la page, mais ça remonte, même si la vie ne s’arrête pas. Ça passera avec le temps. »

Marc, horloger rue des Orfèvres, était le premier à secourir une des personnes grièvement blessée. S’il n’a pas ressenti le besoin de recourir à la cellule d’aide psychologique, il reconnaît que ce n’est pas évident pour tous.

« Je connais beaucoup de Strasbourgeois qui ne viennent plus parce qu’ils ont peur, explique le commerçant. Avec la commémoration, ça va recréer des souvenirs, et ça risque d’impacter des gens qui ont été touchés. Mais il y a eu des morts, donc la moindre des choses c’est de faire quelque chose pour les familles, je comprends tout à fait. Mais qu’on ne la fasse pas chaque année. »

« Plus on s’avance de la date fatidique, plus on y pense »

Dans la même rue, Régine Klein, pharmacienne, n’aborde pas non plus le sujet avec facilité. « On a plus l’angoisse de l’année dernière grâce au suivi psychologique, mais plus on s’avance de la date fatidique, plus on y pense. Des clients nous en parlent quand même, mais on n’est pas angoissé au point de ne pas dormir. »

Devant son officine, deux personnes avaient été abattues par le tueur. Au lendemain de l’attaque, les fleurs, les bougies, les photos des victimes s’étaient accumulées devant sa porte. Cette année, elle craint, comme d’autres, de voir revenir les marques de témoignage devant les vitrines. « Les fleurs, les bougies, je ne voudrais pas revivre ça, ça serait trop lourd. On avait tenu jusqu’au 12 janvier, c’était nécessaire, mais très long. »