Violences sur des enfants placés: «Je me sentais tout le temps en danger en foyer»

SOCIAL La vidéo montrant des faits de violence entre des enfants et un éducateur dans un foyer à Obernai (Bas-Rhin) reflète-t-elle le quotidien des enfants placés ? « 20 Minutes » donne la parole à des éducateurs et à des anciens enfants placés

Nils Wilcke

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Illustration d'une petite fille.
Illustration d'une petite fille. — Alexas_Fotos
  • Une vidéo montrant une altercation entre une enfant et un éducateur, dans le foyer SOS Village d’enfants Alsace situé à Obernai, dans le Bas-Rhin, a été publiée sur Twitter, fin juin.
  • Selon une éducatrice sollicitée par 20 Minutes, la maltraitance des enfants placés est « quotidienne » dans ce type de foyers.
  • Formation, contrôle et moyens alloués à l’aide sociale à l’enfance et aux éducateurs, « c’est tout le système qu’il faudrait revoir », selon Siham Sabeur, journaliste et activiste pour les droits des enfants.

Que se passe-t-il pour les enfants une fois placés dans les foyers ? La question resurgit  ces derniers jours après que des faits de violences ont été dévoilés dans un foyer à Obernai dans un foyer SOS Village d’enfants, à Obernai, dans le Bas-Rhin.

La structure est mise en cause par Lyes Louffok, membre du Conseil national de la protection de l’enfance et lui-même ex-enfant placé. Pour l’instant, ce sont le chef de service de la structure et l’éducateur, lequel est visible sur la vidéo, qui ont porté plainte le 11 juin auprès du parquet de Saverne. Des auditions sont en cours pour tenter de comprendre l’enchaînement des faits, selon nos informations.

« Les violences, c’est encore un sujet tabou »

Cette vidéo reflète-t-elle le quotidien des enfants placés ? 20 Minutes a posé la question à une fonctionnaire de l’aide sociale à l’enfance (ASE) du Bas-Rhin, qui préfère garder l’anonymat. « De ce que j’ai pu voir de cet extrait diffusé sur Twitter, ce n’est pas le comportement que l’on attend d’un éducateur. On a vraiment l’impression qu’il est dépassé par la situation », indique notre interlocutrice.

Dépassé, le terme revient chez plusieurs travailleurs sociaux que nous avons sollicités mais qui n’ont pas souhaité s’exprimer sur le sujet. « Les violences, c’est encore un sujet tabou dans notre profession », selon une éducatrice qui a travaillé dans un autre foyer situé dans le Sud de la France. « La maltraitance, elle est quotidienne dans ces foyers ». Elle-même raconte en avoir été témoin de la part d’une collègue sur un petit garçon de 18 mois. « Comme elle était en colère après son compagnon, elle a passé ses nerfs sur cet enfant, c’était choquant », raconte-t-elle.

« Je me sentais tout le temps en danger en foyer »

« Je me sentais tout le temps en danger en foyer », confie de son côté Alice*, placée en foyer en Alsace dès l’âge de 5 ans. Pour elle non plus, l’affaire du foyer d’Obernai n’est « pas une surprise ». Elle se remémore avoir été « bousculée dans l’escalier » vers ses 10 ans mais aussi des « claques injustifiées » quand elle s’opposait à l’autorité des éducateurs. La révolte, c’est aussi la réaction de Siham Sabeur, ex-enfant placée, journaliste et activiste pour les droits des enfants aux côtés de Lyes Louffok, quand elle a été « arrachée » à sa famille d’accueil qui s’occupait d’elle depuis sa naissance à Gennevilliers.

Elle atterrit dans un foyer de bonnes sœurs à Neuilly-sur-Seine. Le sujet est encore pénible pour elle, plus de vingt ans après les faits. « Je ne comprenais pas pourquoi on nous séparait. Pour moi, la dame qui s’occupait de moi était ma maman. J’étais révoltée », se souvient-elle. Pour la mater, les éducateurs l’enferment dans une chambre. Elle n’a plus le droit d’en sortir et ses visites avec son ancienne famille d’accueil sont supprimées.

« Un éducateur m’a dit : “Tu vas finir soit pute, soit droguée” »

A la violence se mêlent un fort sentiment d’injustice et celui de ne pas être entendue par les adultes censés prendre soin d’elles. Alice multiplie les actes d’automutilation et les fugues, autant d’appels au secours, jusqu’à sa majorité. C’est aussi ce qu’a vécu Nassira*, placée en foyer dans le Nord à l’âge de 7 ans. « Les foyers sont des lieux où règne la violence à la fois entre les enfants mais aussi avec les adultes », témoigne cette trentenaire. « Je me souviens d’un éducateur qui m’a dit : “Tu vas finir soit pute, soit droguée”. Ça m’a marqué », se souvient la jeune femme.

Pour ces trois anciennes enfants placées, « C’est tout le système qu’il faudrait revoir », comme l’explique Siham Sabeur. La journaliste et activiste milite depuis pour « améliorer la formation » des professionnels et réclame « davantage de moyens et de contrôles » sur les foyers pour enfants placés. Des moyens, c’est aussi ce que réclament les agents de l’aide sociale à l’enfance du Bas-Rhin qui ont fait grève le 30 avril à Strasbourg.

Aujourd’hui, Alice est toujours en recherche d’un emploi. Encore très marquée par son parcours, elle envisage de travailler dans le domaine de la petite enfance, forte de son vécu. Nassira travaille, elle, dans le secteur informatique. Siham Sabeur a travaillé comme journaliste pour de grandes rédactions comme France 3 et M6. « Il faut donner les mêmes chances à tous ces enfants », réclame cette dernière.

* Les prénoms ont été changés à la demande des témoins.