VIDEO. Attentat à Strasbourg: «Ni témoin, ni victime», des habitants toujours choqués, comment réagir?

FUSILLADE De nombreux Strasbourgeois restent sous le choc après l’attentat perpétré par Chérif Chekatt, des tirs qu’ils ont vécues de plus ou moins loin. Les médecins les appellent les « impliqués »…

Bruno Poussard

— 

Dans les rues de Strasbourg où les lieux de mémoire rappellent inlassablement les événements dramatiques aux habitants. Illustration
Dans les rues de Strasbourg où les lieux de mémoire rappellent inlassablement les événements dramatiques aux habitants. Illustration — G. Varela / 20 Minutes
  • Depuis mardi et l’attentat de Strasbourg, Louise ne veut plus marcher avec des écouteurs dans la capitale alsacienne. Comme d’autres Strasbourgeois, elle est encore sous le choc des tirs de Chérif Chekatt.
  • « Tous ces gens sont concernés parce qu’à un moment ils ont paniqué, ils se sont sentis en danger de mort », explique une psychiatre des Hôpitaux universitaires de Strasbourg.
  • « Chez certains, il y a un traumatisme psychique, un syndrome de stress aigu. Hypersensibilité, sursauts, difficultés à dormir, ces symptômes sont normaux. […] Le cerveau est hyperstressé, il a reçu tellement d’adrénaline, c’est comme s’il fallait qu’il cicatrise ensuite. »

« Je ne suis ni témoin, ni victime, j’étais juste là. » Au moment d’attaquer son récit au surlendemain des fusillades dans le centre de Strasbourg (Bas-Rhin), Louise* s’est définie ainsi. En pleine traversée de la Grande Ile à vélo le 11 décembre, elle s’est retrouvée confinée vers 20h à La Stub, rue du Saumon, où un père de famille tout juste retraité a été tué.

Deux jours après, la jeune Alsacienne avait du mal à répondre à la question « Comment ça va ? » et reconnaissait de l’inquiétude dans la rue. Comme en entendant un crissement de pneu avec son ami. « On a eu le réflexe de sursauter et de se mettre sur le côté », décrit celle qui ne veut aussi plus marcher avec des écouteurs. Elle n’est pas la seule dans ce cas à Strasbourg.

« Les impliqués », nombreux à Strasbourg avant les faits

Pas victimes directes des tirs de Cherif Chekatt, de nombreux Strasbourgeois restent sous le choc. Dans le centre mardi soir, bloqués dans des bars, dans l’incapacité d’avoir des nouvelles de leurs proches plusieurs heures ou en position d’entendre des tirs ou des cris, qu’importe leur expérience angoissante, les médecins spécialisés les appellent « les impliqués », selon Agnès Gras-Vincendon.

Parmi ceux qui ont ouvert une cellule d’aide psychologique à la Chambre de commerce et d’industrie place Gutenberg dès mardi soir, l’adjointe au chef du service de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent des Hôpitaux universitaires de Strasbourg reprend : « Tous ces gens sont concernés parce qu’à un moment ils ont paniqué, ils se sont sentis en danger de mort. »

Mise en sécurité dans un restaurant touché puis rentrée seule à vélo

D’abord à l’abri dans l’arrière-cour d’un restaurant de la Grand’Rue sans rien comprendre aux événements, Louise a été mise en sécurité dans le restaurant La Stub par un militaire peu après : « En arrivant, j’ai juste vu du sang et un homme au sol, avec des gens lui prodiguant des soins. » Mise à terre à l’intérieur, elle s’est retrouvée placée dans le noir, avec serveurs, clients et passants.

Entre BFMTV, les messages aux proches et des échanges verbaux, elle se « trouvait calme » dans une ambiance qui s’est « détendue » au fil des heures, au milieu des repas à peine servis restés sur les tables. Jusqu’à ce qu’elle puisse rentrer chez des amis, « seule » sur son vélo, dans « le silence » et « les rues vides » avant 1h, car son quartier de Neudorf était, lui, bloqué.

« J’ai vraiment eu peur là », reconnaissait-elle. Après une nuit à mal dormir, elle a posé sa journée mercredi, puis retrouvé le travail le lendemain. Parce qu’elle « n’a pas envie de s’arrêter de vivre », et « pour ne pas que ça (l)'obsède ». Ses collègues, comme ses amis et proches, l’ont alors conseillé d’aller à la cellule psychologique. « Mais je ne me sens pas légitime », tranchait-elle.

« Ces gens sont traumatisés d’une certaine manière »

« Il n’y a pas d’obligation, mais la cellule est une aide pour ces personnes, répond le docteur Agnès Gras-Vincendon. Chez certains, il y a un traumatisme psychique, un syndrome de stress aigu. Hypersensibilité, sursauts, difficultés à dormir, ces symptômes sont normaux. Ces gens sont traumatisés d’une certaine manière, ils vont mettre du temps à s’en remettre. »

Si la réaction de chacun, à court ou à moyen terme, dépend aussi de son histoire, la rencontre d’un psychologue vise à rassurer, apaiser, pour aller mieux. En mettant des mots pour comprendre. « Après un tel événement, le cerveau est hyperstressé, il a reçu tellement d’adrénaline, c’est comme s’il fallait qu’il cicatrise ensuite », explique Agnès Gras-Vincendon.

« A quelques minutes près j’étais dedans », se disent beaucoup

Par moments, Louise ne peut pas s’empêcher de repenser au retard qu’elle avait pour son rendez-vous, mardi soir : « A quelques minutes près j’étais dedans. » Face à sa réflexion, la pédopsychiatre conseille de ne pas regarder trop les informations, s’éloigner un temps de ces lieux, ne pas rester seul : « On n’oubliera pas complètement, mais ça aidera à détacher les émotions. »

Pour les personnes les plus marquées, les psychiatres de la cellule prescrivent parfois aussi des « anxiolytiques légers » ou « d’autres rendez-vous ». Le lieu d’accueil à la Cité de la musique et de la danse devrait, lui, bientôt fermer. Mais un dispositif restera en place chez les psychologues et à l’hôpital. S’il le faut, Louise n’hésitera pas, même plus tard : « Il n’y a pas de raison que ça me hante. »

*son prénom a été modifié à sa demande