Strasbourg: Pour trouver des momies en Egypte, «il faut résoudre des scènes de crime»

ARCHEOLOGIE Le professeur Frédéric Colin, directeur de l’institut d’égyptologie de l’université de Strasbourg, confie comment il a découvert une stèle et deux sarcophages à Louxor…

Gilles Varela

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Le professeur Frédéric Colin et son équipe devant l'un des deux sarcophages découvert le 24 novembre 2018  près de Louxor.
Le professeur Frédéric Colin et son équipe devant l'un des deux sarcophages découvert le 24 novembre 2018 près de Louxor. — Université de Strasbourg
  • Le professeur Frédéric Colin, directeur de l’institut d’égyptologie de l’université de Strasbourg a découvert le 24 novembre près de Louxor en Egypte deux sarcophages et une stèle.
  • Le professeur explique les conditions dans lesquelles s’est faite cette découverte importante.

Poussières balayées par un vent sec, paysages désertiques, soleil de plomb, trésors enfouis. Vous y êtes ? Non, non, chassez cette image d’Indiana Jones qui vient de traverser votre esprit. L’archéologue qui vient de découvrir deux sarcophages de la 17e et 18e dynastie ainsi qu’une stèle dans une vallée près de Louxor en Egypte, dans la nécropole d’Al-Assassif, est le professeur Frédéric Colin, directeur de l’institut d’égyptologie de l’université de Strasbourg. « On évite les chapeaux trop ridicules et on n’a pas besoin de fouet mais de cellules grises », plaisante l’archéologue qui défini ses recherches plutôt « comme de véritables histoires policières, des cold case qu’il faut résoudre ». Il raconte à 20 Minutes les secrets qui ont conduit l’institut d’égyptologie à faire cette remarquable découverte.

Comment des Strasbourgeois se sont retrouvés dans cette aventure ?

L’université faisait des recherches depuis de nombreuses années en plein désert du Sahara, en Egypte, un bout du monde dans une zone très isolée. Mais depuis 2015 il n’était plus possible d’y retourner pour des raisons de sécurité. Nous avons choisi un site plus sécurisé et commencé en octobre la première campagne de fouille. Et après trois semaines, on a eu cette surprise. C’est une jolie histoire d’autant plus que l’équipe de fouille n’est composée que de trois personnes. Une diplômée de Master à Strasbourg puis d’une doctorante, de l’université de Strasbourg également, et moi. C’est relativement rare d’être aussi peu nombreux sur le terrain, souvent les équipes sont plus lourdes, mais finances obligent.

Cette découverte est-elle le fruit du hasard, d’une logique de déduction ?

Je prépare ce projet depuis 2016 d’une façon un peu théorique. J’ai d’abord cherché dans ce que les missions précédentes avaient découvert depuis le XIXe siècle. Je me suis efforcé de définir les questions scientifiques qui se posaient, et ensuite en 2017, avec des géophysiciens de l’institut de physique du globe à Strasbourg nous avons fait une prospection géophysique pour voir si on pouvait prévoir la présence de structure invisible sous le sol. Donc quand on a commencé la fouille en 2018, on s’était vraiment bien préparé. Le hasard a fait que l’on trouve rapidement, après trois semaines de fouilles, des choses assez exceptionnelles. Mais on allait de toute façon tomber dessus. Mais vu la préparation, c’est plutôt une stratégie de recherche que le simple hasard.

Qu’avez-vous ressenti au moment de cette découverte ?

Franchement, je suis resté très concentré parce que trouver un objet c’est bien, mais ce qui est important c’est de le documenter. De pouvoir le relier à son niveau stratigraphique, la couche dont il provient. C’est comme une scène de crime, un cold case qu’il faut résoudre et ce n’est pas une métaphore. J’étais tellement concentré, l’émotion n’est pas encore là, je suis encore dans la bagarre. Mais cela viendra, après mon retour à Strasbourg.

La découverte la plus exceptionnelle de l’institut ?

Pour le public, c’est sans nul doute la plus importante. Sur le plan scientifique, je ne pense pas. Dans les travaux que nous faisons depuis le début des années 2000 dans le désert, il y a des choses extrêmement importantes. Certaines sont encore à l’étude et nous publions régulièrement des résultats de nos fouilles. Nombreux sont ceux qui parlent de la qualité de conservation de ces objets et du fait qu’ils remontent à une période pour laquelle on n’en trouve pas beaucoup, la 17e et 18e dynastie, soit environ 1.600 ans avant JC. Mais ce qui me paraît exceptionnel, c’est le fait que nous les avons trouvés dans un remblai qui protégeait un grand mur d’enceinte surplombant une tombe avec de nombreuses salles souterraines et datant du VIIe siècle avant JC. Les sarcophages sont beaucoup plus anciens, ce qui signifie qu’ils ont été déposés dans le remblai après avoir été découverts, probablement trouvés en construisant cette tombe. Ils étaient placés entre des murets de briques, protégés par de petits débris d’argiles concassés et des couches de débris de calcaire, plus gros, ce qui les a protégés. Les deux momies étaient emballées dans des linceuls très comparables alors que les deux sarcophages ne sont pas de la même période, ce qui laisse penser qu’elles ont été « restaurées », probablement lors de la construction de la tombe.

Sarcophage anonyme découvert le 24 novembre 2018 par l'équipe du professeur Frédéric Colin, de l’université de Strasbourg.
Sarcophage anonyme découvert le 24 novembre 2018 par l'équipe du professeur Frédéric Colin, de l’université de Strasbourg. - Université de Strasbourg

Et maintenant ?

On a touché une toute petite partie de ce remblai, on l’a à peine effleuré. Beaucoup de travail nous attend l’année prochaine. On peut voir, grâce à la prospection géophysique, que les structures en briques au milieu desquelles on a trouvé ces sarcophages continuent sur 20 à 30 mètres… Je vais fermer le chantier, rédiger un rapport et faire une nouvelle demande pour la fouille de l’année prochaine. Le temps des fouilles dépend du budget... Il faudrait plus de crédit. Ce site est très prometteur et il est évident qu’on ne pourra pas continuer l’année prochaine avec une équipe aussi réduite, vue l’ampleur des découvertes. Il faut trouver des compléments de crédits.

Sarcophage découvert le 24 novembre 2018 par l'équipe du professeur Frédéric Colin, de l’université de Strasbourg.
Sarcophage découvert le 24 novembre 2018 par l'équipe du professeur Frédéric Colin, de l’université de Strasbourg. - Université de Strasbourg

Que vont devenirs ces trésors ?

La stèle et les deux sarcophages vont être déposés dans un magasin du ministère des Antiquités où les objets de valeur sont stockés, proche du lieu de la fouille. Ils seront rangés dans des zones pour études. Le tout reste propriété égyptienne car il est interdit d’exporter des biens culturels dans le monde. Et de toute façon, notre but n’est pas de trouver des objets avant de les mettre dans des musées. Mais d’écrire des articles scientifiques et des ouvrages qui répondent à des questions scientifiques. En revanche, j’ai modélisé en 3D à la fois les contextes archéologiques que l’on a fouillé et les objets eux-mêmes. Je vais les mettre en ligne, une fois l’étude terminée. Quelque part, les objets restent en Egypte, mais virtuellement, ils vont se retrouver partout dans le monde.