«Non, l’apprentissage n’est pas une voie destinée à ceux qui n’ont pas réussi à faire autre chose», estime Muriel Pénicaud

INTERVIEW En déplacement à Haguenau et à Strasbourg, en Alsace ce lundi, la ministre du Travail détaille sa volonté pour réformer l'apprentissage...

Propos recueillis par Bruno Poussard

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Muriel Pénicaud au ministère du Tavail en juin 2017.
Muriel Pénicaud au ministère du Tavail en juin 2017. — NICOLAS MESSYASZ/SIPA
  • La ministre du Travail était en déplacement en Alsace ce lundi pour discuter apprentissage et formation professionnelle.
  • Tandis que les partenaires sociaux vont négocier avant une réforme attendue, Muriel Pénicaud réaffirme le besoin de changer l'image de l'apprentissage.
  • La ministre balaie également pour «20 Minutes» les différents leviers pour augmenter le nombre d'apprentis en France.

A deux pas du centre-ville de Haguenau, dans le nord de l’Alsace, le pôle de services est tout neuf. Les locaux de l’agence Pôle emploi y côtoient ceux du Centre information et d’orientation (CIO), de la mission locale et d’un lieu d’hébergement pour apprentis en formation dans des entreprises à proximité du site réhabilité sur une ancienne friche militaire.

C’est notamment ce qu’est venue voir la ministre du Travail en Alsace, ce lundi : « C’est un très bon modèle, ils peuvent mieux conseiller les jeunes. » Vers l’apprentissage, surtout, que le gouvernement souhaite à son tour réformer début 2018. Alors que les partenaires sociaux doivent justement négocier à ce sujet, Muriel Pénicaud répond aux questions de 20 Minutes.

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Pourquoi venir parler d’apprentissage et de formation professionnelle en Alsace ?

La formation est l’une de mes grandes priorités, parce que c’est la clé pour l’emploi et pour choisir sa vie. En France, il y a 1,3 million de jeunes qui ne sont ni en formation, ni en emploi, ce n’est pas acceptable. L’Alsace est en avance. C’est une région où il y a 10 % des jeunes en apprentissage – contre 7 en France – avec de grands partenaires comme les compagnons du devoir ou les chambres des métiers. A Haguenau, on a aussi une vision intégrée de l’accompagnement des jeunes. Dans un écoquartier, proche du centre, le CIO et la mission locale sont dans le même bâtiment, Pôle emploi juste à côté et il y a aussi des logements pour apprentis. Après un déplacement au Danemark et en Suisse, je souhaite aussi voir les bonnes pratiques en France.

Qu’avez-vous appris lors de ces deux déplacements ?

Nous avons eu la confirmation que l’on peut faire de la formation de qualité si les entreprises sont pleinement impliquées. C’est du bon sens, essentiel, que nous avons parfois oublié en France. Ensuite, il faut viser l’excellence. L’apprentissage, ça va du CAP à l’ingénieur, mais peu de jeunes et de familles savent qu’il est possible de suivre l’ensemble de sa formation en tant qu’apprenti. Je crois aussi que l’on doit pouvoir faire des allers-retours entre un parcours dit classique et l’apprentissage. Nous avons vu en Suisse et au Danemark, des dispositifs qui permettent des passerelles. En France, nous sommes un peu cloisonnés : une fois que vous êtes partis en apprentissage, vous revenez rarement vers l’université ou vers l’école. C’est ce nous voulons changer avec Jean-Michel Blanquer (ministre de l’Education) et Frédérique Vidal (ministre de l’Enseignement supérieur).

Comment s’attaquer à l’objectif affiché d’augmenter le nombre d’apprentis en France ?

C’est une course d’obstacles pour le jeune et pour l’entreprise. Le jeune, comment fait-il pour connaître l’apprentissage ? Dans l’orientation, on en parle très peu. On le voit plutôt comme une voie destinée à ceux qui n’ont pas réussi à faire autre chose. Avec Jean-Michel Blanquer, nous souhaitons que l’apprentissage devienne une voie à part entière dans tous les dispositifs d’orientation dès la rentrée prochaine. Et il faut en faire une voie de réussite. Il y a 400.000 apprentis en France et 70 % ont un emploi dans les mois qui suivent. Avec leurs familles, les jeunes doivent avoir accès à des informations sur les formations d’apprentis, où ça se passe, comment c’est financé, quel est le taux de succès au diplôme, quelle chance d’avoir un emploi derrière, et à quel salaire, peut-on continuer une carrière, etc. Le deuxième obstacle, c’est le calendrier, les jeunes ne peuvent s’engager en apprentissage qu’entre septembre et décembre. Si le jeune et son entreprise se rencontrent en janvier ils sont obligés d’attendre l’année d’après pour démarrer leur cursus et leur projet souvent tombe à l’eau. Il y a beaucoup de pertes d’opportunités parce que c’est très rigide. De manière générale, il faut que le système soit rebâti autour du jeune et l’entreprise.

Pour changer l’image de l’apprentissage ?

Oui, et pour que ce soit plus facile d’accès ! Aujourd’hui, c’est difficile de trouver un apprenti, une entreprise, une place en CFA… Les diplômes, on met cinq ans à les adapter alors que les métiers ont évolué entre-temps. Il y a beaucoup de procédures qui sont lentes et les lourdes. Pourtant, les jeunes qui découvrent vraiment ce qu’est l’apprentissage sont très motivés. Mais beaucoup ne savent pas ce que c’est.

Le problème de la valorisation vient-il des parents dont certains enfants seraient « trop brillants à l’école » pour choisir l’apprentissage ?

Les parents non plus ne savent pas ce qu’est l’apprentissage. Le pari, c’est d’arriver à ne plus dire ça. En Suisse 65 % des jeunes passent à un moment donné par l’apprentissage pour se former, c’est une voie normale. Là-bas, on peut faire un apprentissage en boulangerie puis reprendre des études longues et faire médecine. En France, il y a encore du chemin !

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Manque-t-il de formations et de centres de formation dans notre pays ?

Ce qui est intéressant, ce sont des lieux de formation où on peut tout faire, un CAP, un Bac pro, un BTS, voire une licence et un master, autour d’un thème, sous statut scolaire ou d’apprentissage. A Egletons (Corrèze), il y a le centre national pour les travaux publics. Aux compagnons du devoir à Strasbourg, pour les couvreurs, les charpentiers et les plâtriers, on peut faire des formations de tous niveaux. Avec des pôles spécialisés, c’est plus facile pour les familles de se projeter. Du coup, avec les régions, on peut mutualiser des équipements techniques qui servent aussi à la formation continue des adultes.

Comment faire pour avoir des diplômes en phase avec les évolutions du travail actuelles ?

Il y a deux conditions : il faut que les partenaires sociaux des branches soient plus impliqués et c’est ce qu’on a vu au Danemark, ce sont eux qui définissent la partie professionnelle du référentiel des diplômes. En France, ils sont seulement consultés, il faut qu’ils soient responsabilisés. Pour l’évolution des diplômes, il ne faut pas les revoir tous les cinq ans, mais les adapter de manière plus fluide.

Sur les aides, certains acteurs demandent plus de simplicité et de stabilité…

… Ils ont raison. Pour les petites entreprises où se fait une grande partie de l’apprentissage, il y a cinq types d’aide. Pour certains artisans, au total, c’est gratuit, mais ils ne le savent pas c’est trop compliqué. Il ne faut pas moins d’aides, mais les simplifier. Puis il faut aussi améliorer la formation et la reconnaissance des tuteurs et maîtres d’apprentissage. Il y a différentes formes possibles, on va en discuter avec les partenaires sociaux.

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Est-ce qu’il y a assez d’apprentis dans les grandes entreprises ?

Il y en a qui vont au-delà de leurs quotas, qui forment les jeunes pour leur propre besoin en recrutement mais aussi pour les TPE-PME (petites et moyennes entreprises). Preuve que les opportunités professionnelles sont là. C’est un modèle intéressant aussi pour les petites et moyennes entreprises. Parce que les capacités de formation sont plus grandes dans les grandes entreprises, mais elles embauchent moins. Cette solidarité entre les deux, n’est pas très développée, c’est une piste intéressante. Quitte à ce qu’un jeune fasse un apprentissage dans les deux entreprises.

Environ un contrat d’apprentissage sur cinq est rompu avant son terme, comment y remédier ?

Il faut déjà faire plus de travail en amont, faire découvrir les métiers, qu’ils puissent être pour les jeunes un choix non par défaut mais par passion. C’est le travail que nous souhaitons mener avec les collèges et les lycées professionnels, certains font déjà de la préformation. Et il faut faire plus de formations sur les codes de l’entreprise, sur la méthodologie de travail. Il y a plusieurs leviers.

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Sur la formation professionnelle, le principal problème est-il celui de l’inefficacité ?

C’est surtout que la formation professionnelle n’est pas à la hauteur des enjeux. Un emploi sur deux va être profondément transformé d’ici dix ans. On changera de métier plusieurs fois dans sa vie. Mais aujourd’hui, il n’y a qu’un chômeur sur dix qui a accès à la formation. Ce n’est pas à la hauteur de l’ampleur des mutations du travail qui arrivent. La formation, c’est la meilleure protection contre le chômage, parce que je rappelle qu’il y a, en France, 5,6 % de taux de chômage pour les Bac + 2 et plus, contre 18,6 % autrement. C’est pourquoi nous allons investir 15 milliards d’euros dans les cinq ans à venir pour former un million de jeunes et un million de demandeurs d’emploi aux métiers en tension aujourd’hui et aux métiers de demain. Je me réjouis que les partenaires sociaux, à qui j’ai fait parvenir un document d’orientation mercredi, se sont vus vendredi et ont choisi de négocier sur la base de celui-ci d’ici mi-février. Ça veut dire qu’ils prennent le sujet à cœur.