Strasbourg développe une tour de contrôle pour la chirurgie assistée par ordinateur de l’hôpital de demain

SCIENCES Préalable au développement maîtrisé de l’intelligence artificielle dans les hôpitaux, des chercheurs strasbourgeois mettent en place une tour de contrôle pour emmagasiner les informations des opérations de chirurgie…

Bruno Poussard

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Le bloc opératoire de l'Institut hospitalo-universitaire qui héberge l'institut de chirurgie guidée par l'image est adapté pour accueillir tour de contrôle et boîte noire pour enregistrer et stocker les données.
Le bloc opératoire de l'Institut hospitalo-universitaire qui héberge l'institut de chirurgie guidée par l'image est adapté pour accueillir tour de contrôle et boîte noire pour enregistrer et stocker les données. — B. Poussard / 20 Minutes.

La chirurgie guidée par l’image n’est pas nouvelle. C’est autour de cette question plus si futuriste dans les blocs opératoires qu’est d’ailleurs né en 1994 l’Institut de recherche contre les cancers de l’appareil digestif (Ircad), plaçant Strasbourg à la pointe de ce domaine avec, notamment, une section de recherche en informatique et robotique.

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De nombreux projets y sont nés et y naissent encore, sur les questions de chirurgie mini-invasive (aux petites incisions), d’imagerie virtuelle du corps humain, de réalité augmentée, ou encore de stockages des données. Dans les locaux voisins de l' Institut de chirurgie par l’image, étroit partenaire, l’Ircad veut toujours aller plus loin.

Un bloc opératoire nouvelle génération installé à Strasbourg

Avec des salles pour l’heure expérimentales, un bloc opératoire nouvelle génération a déjà vu le jour. Equipé de plusieurs caméras, 2D ou 3D, il vise à faire entrer une tour de contrôle et une boîte noire dans ces lieux réservés aux chirurgiens. Pour l’expliquer, Luc Soler, directeur informatique de l’Ircad et l’IHU, use de la métaphore aéronautique.

« Un hôpital est un peu comme aéroport, sauf qu’en aéronautique, on a cherché depuis un moment déjà à tout optimiser, justifie ce docteur en informatique devenu professeur de médecine. Ce n’est pas le cas à l’hôpital, où il n’y a quasiment rien d’automatique dans les blocs aux côtés des cliniciens, source d’erreurs forcément plus importante. »

Caméras en hauteur, grand écran sur le côté font partie des outils qui seront utilisés.
Caméras en hauteur, grand écran sur le côté font partie des outils qui seront utilisés. - B. Poussard / 20 Minutes.

Utiliser les technologies pour réduire les risques des opérations

Ses arguments sont simples : utiliser les technologies disponibles permettra de se rapprocher au maximum de la perfection. Imaginé à Strasbourg mais coordonné à Rennes où se trouvent plusieurs partenaires, le projet nommé Condor compte rapidement en poser les bases, avant la mise en place de plus d’actes automatisés.

Lancé grâce aux technologies de la branche e-santé de l' Institut de recherche technologique breton B < > com et l’entreprise de diffusion vidéo Harmonic, est entré en phase de développement technique. A terme, il doit permettre la mise en place d’un standard mondial reconnu de la vidéo en temps réel dans le domaine médical.

Des données stockées pour donner plus d’expérience aux chirurgiens

Il n’est pas question de remplacer les chirurgiens. Simplement de les accompagner. Et leur donner plus d’outils. La tour à côté de chaque bloc vise notamment à installer des contrôleurs d’opération derrière les données, filmées ou modélisées, et la boîte noire a pour idée d’enregistrer ces informations, numérisées et synchronisées.

Parfaitement coordonnées les unes en parallèle des autres et normalisées sur le même langage numérique (compréhensible partout dans le monde), ces big data stockées permettraient de créer une grosse base de données à laquelle un chirurgien pourrait se référer pour choisir et planifier la meilleure solution avant une opération.

Une tour de contrôle capable de lancer des signaux d’alerte

Sélectionné (et financé à 47 %) par les Grands défis numériques de l’Etat, le projet a ainsi surtout pour objectif de réduire les risques des opérations. Luc Soler précise : « Il s’agit d’apporter plus d’expérience, donc plus de possibilités de comparaison aux chirurgiens avant leur intervention, et de définir de nouvelles règles de fonctionnement. »

Pendant l’opération, si le temps d’une partie de l’intervention (désormais découpée en différents repères par ordinateur) est par exemple jugé trop long, des signaux pourraient être lancés par la tour de contrôle. Mais ces avancées ne sont pas encore pour tout de suite. Les premiers prototypes sont espérés dans un peu plus d’un an.

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Un travail d’acceptation auprès des chirurgiens à mener

Après cette phase d’exploration, les Rennais de b < > com devront mettre d’accord les acteurs médicaux « sur les standards de transmission de la communication de vidéo en temps réel », dixit Emmanuel Cordonnier, directeur e-santé. Soit à faire reconnaître les normes linguistiques mondiales qu’ils vont mettre en place entre l’Alsace et la Bretagne.

Le professeur de médecine Luc Soler, le seul de France à être docteur en informatique. Un parcours à l'origine de certaines avancées de l'Ircad et l'IHU.
Le professeur de médecine Luc Soler, le seul de France à être docteur en informatique. Un parcours à l'origine de certaines avancées de l'Ircad et l'IHU. - B. Poussard / 20 Minutes.

Programmé sur trois ans, « Condor va bousculer les habitudes », ne cache pas Luc Soler. Un travail d’acceptation et d’apprentissage sera nécessaire. « Les innovations en rupture ont du mal à passer. D’autant que les boîtes noires vont tout enregistrer, donc aussi leurs erreurs. Mais l’objectif, cela reste d’améliorer le traitement des patients. »

« Le robot ne sait pas ce qu’est la vie », une question bioéthique

En parallèle de ce projet global, des équipes de l’Ircad et l’IHU réalisent d’autres avancées pour les blocs opératoires, sur l’imagerie, la visualisation, la réalité augmentée mais aussi la robotisation (autour de systèmes comme le bras robotisé, mais toujours pilotés par l’être humain). Et toutes convergent.

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Les questions bioéthiques qu’elles soulèvent ne sont pas négligées des enseignants de ces instituts universitaires strasbourgeois. « Dans l’avenir, on pourra techniquement remplacer l’homme par le robot, mais on pense que ce n’est pas souhaitable, conclut Luc Soler. L’humain n’est pas juste une machine, et le robot ne sait pas ce qu’est la vie. »