Présidentielle américaine: «Dans la population, il y a une vraie lassitude de cette campagne»

ETATS-UNIS Spécialiste de civilisation américaine, le doyen de la Faculté de langues de Strasbourg, Bernard Genton, nous a accordé, depuis Boston, un entretien à propos de la présidentielle et de ses conséquences…

Propos recueillis par Bruno Poussard

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Bernard Genton dans bureau, devant de nombreux ouvrages, en langue anglaise.
Bernard Genton dans bureau, devant de nombreux ouvrages, en langue anglaise. — Bernard Genton.

Son temps, Bernard Genton le partage entre Strasbourg et Boston. En Alsace, il est depuis 2009 le doyen de la Faculté des langues et cultures étrangères. Au Massachusetts, il a notamment été attaché culturel et scientifique auprès de l’ambassade française, et sa fille s’y est depuis installée.

Dans la dernière ligne droite de la campagne présidentielle, ce spécialiste de civilisation américaine a une nouvelle fois traversé l’Atlantique. C’est qu’il a récemment remis à jour l’ouvrage « Histoire des Etats-Unis » ( paru en septembre chez Flammarion) avec un chapitre intitulé « Une Amérique incertaine est divisée ».

Bernard Genton suit avec attention les rouages de la politique américaine, mais il préfère se pencher sur ses répercussions pour la population. A l’image des séries télévisées à dimension politique, les cultures populaires reviennent aussi dans ses travaux, pour lesquels il tâche de garder du temps. A une semaine de l’élection, il répond à nos questions.

Suivez-vous toujours ainsi les élections américaines ?

Toujours, mais celle-là d’un peu plus près. Le populisme trumpien est un cas de figure qui me paraît typique et inquiétant pour le monde occidental. Cela m’intéresse de connaître la profondeur de la chute de Donald Trump. Mais il en restera des stigmates. Parce qu’il a joué sur le racisme, la violence… Il a remué des choses enfouies profondément.

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A vos yeux, il paraît donc impossible qu’il soit président ?

Je ne croyais même pas qu’il pourrait remporter les primaires. Dans ce système médiatique de nouvelles permanentes, c’est une de ses forces, de faire une propagande pas possible. C’est le "Trump is news". […] Mais ici, le Massachusetts (où se trouve Boston, d’où il est depuis rentré mardi, NDLR) est plutôt progressiste. Trump n’a aucune chance. L’autre jour, j’ai quand même vu un pick-up avec des autocollants haineux contre Hillary Clinton. C’est très rare. Ici, les votants devront aussi répondre à quatre questions référendaires, dont une sur la légalisation de la marijuana qui pourrait passer.

Bernard Genton aux Etats-Unis.

Comment les citoyens américains que vous côtoyez vivent-ils cette élection ?

Dans les discussions privées comme publiques, l’ambiance, c’est l’envie de passer à autre chose. Il y a une vraie lassitude de cette campagne, au ton haineux, très agressif. Les gens veulent reprendre le cours normal de la vie. Beaucoup ont été choqués par certaines sorties de Donald Trump. J’étais récemment à un mariage, et quand les langues se sont déliées à ma table, c’est la vulgarité, la violence de ses propos qui est ressortie parmi leurs peurs.

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L’élection revient donc néanmoins fréquemment dans les discussions ?

Il ne faut pas oublier que 37 sur 50 Etats ont mis en place une procédure de vote anticipé. On estime que d’ici le 8 novembre, 40 % des suffrages seront déjà exprimés. Et il y a déjà de petits événements. On sait qu’il se passe quelque chose au Texas, mais on ne sait pas dans quel sens.

Jusqu’où pourrait-on sentir les conséquences de cette élection ?

Il y en aura aussi en Europe. Si Trump fait de très bons scores, cela donnera des ailes à différents populismes du continent, dont les nôtres. Et s’il fait un mauvais score, cela leur nuira. Tout est lié, le ressenti est comparable sur les effets de la mondialisation. Une éventuelle élection de Trump rendrait aussi les relations internationales plus compliquées, cela fait partie des nombreuses incertitudes.

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En parallèle, le Sénat américain pourrait aussi basculer côté démocrate. En parle-t-on ?

Même si certains sont un peu au courant de l’élection au Sénat, les gens se focalisent sur Trump. Après, oui, on parle de bascule possible. Si Hillary Clinton gagne au Sénat, elle désignerait des juges de la Cour suprême, qui pourrait passer du côté progressiste, sur les questions de l’avortement, du mariage gay par exemple. Mais je ne pense pas que cela rendra les choses plus faciles, car il reste la chambre des représentants.

En tout cas, si elle est élue, Hillary Clinton n’aura pas un mandat très clair. Elle sera celle qui aura empêché l’élection de Donald Trump. Mais que fera-t-elle de cette victoire ? A quel point sa politique sera-t-elle teintée du programme de Bernie Sanders ? Les Républicains feront-ils systématiquement obstruction ? Cette campagne suscite de vastes interrogations.