Fan de Jimi Hendrix et du Japon, Jean-Pierre Sauvage est un prix Nobel de chimie original

SCIENCES Sur un petit nuage depuis la surprise du prix Nobel reçu mercredi matin, le chercheur strasbourgeois Jean-Pierre Sauvage se raconte, entre originalité, humour et ping-pong...

Alexia Ighirri et Bruno Poussard

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Strasbourg le 5 octobre 2016 Jean-Pierre Sauvage, prix Nobel de chimie
Strasbourg le 5 octobre 2016 Jean-Pierre Sauvage, prix Nobel de chimie — G. Varela /20 Minutes

Jean-Pierre Sauvage n’est pas un habitué des micros. Pourtant, ce désormais prix Nobel de chimie va devoir s’habituer à l’exercice. Celui de répéter, vulgariser ses novatrices « machines moléculaires » auprès, désormais, du grand public. A bientôt 72 ans, le chercheur strasbourgeois ne s’attendait pas, pourtant, à recevoir la récompense ultime.

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Lorsqu’il a reçu l’appel de l’institution basée à Stockhom ce mercredi matin, Jean-Pierre Sauvage a même cru à un gag ! Difficile à croire. Mais sa femme Carmen en atteste : « Il m’a appelé pour me dire : “Si tu n’es pas assise, assieds-toi. J’ai eu un appel du comité Nobel mais je crois que c’est une blague. Je te rappelle si ça n’en est pas une.” »

Son nom sur la liste, mais une annonce toujours surprenante

Ce n’en était pas une, ainsi que les voix finalement reconnues au bout du fil lui ont confirmé. Une récompense (partagée avec J. Fraser Stoddart et Bernard L. Feringa) amplement méritée aux yeux de l’université de Strasbourg. « Quand j’étais étudiante en biologie, j’entendais déjà parler de lui », confie Catherine Florentz, vice-présidente en charge de la recherche.

Le désormais professeur émérite est sur un petit nuage. Ex-directeur de recherche au CNRS (retraité depuis 2009) et membre de l’Académie des sciences déjà distingué, Jean-Pierre Sauvage était pourtant sur la liste depuis un moment. Mais lorsque ses amis lui en parlaient parfois à l'occasion, lui préférait répondre par un blague. Esquive classique.

Un chercheur "original, actif, et imaginatif"

Pourtant véritable pionnier dans les années 90, le quatrième prix Nobel strasbourgeois la joue modeste : « Un bon chimiste sait fabriquer des molécules compliquées, mais je crois que l’originalité de notre démarche s’est portée sur la création, la conception et surtout la synthèse de ces moteurs. » Leur première réalisation concrète.

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L’originalité qualifie bien l'homme, entré à l’école de chimie dans les années 60. Fier ancien directeur de thèse en 1971, Jean-Marie Lehn se souvient : « Il était déjà très actif, et manifestement très indépendant. On dit parfois que c’est du hasard ou un jeu, mais la recherche est une construction logique, pour laquelle il faut de l’imagination. »

L'esprit tourné vers la culture, et notamment le rock

Et si la science a été un moteur essentiel de sa vie, le Parisien de naissance Jean-Pierre Sauvage n’a rien d’un autiste. La culture l’a toujours  branché. Son épouse Carmen le balance sans hésiter : « Il aime jardiner ou se balader, il écoute de toutes les musiques dont Jimi Hendrix, et il faisait du tennis de table. » Rock’n’roll, presque.

Le chercheur a un sourire espiègle au coin des lèvres. Comme lorsqu’il est interrogé sur le petit pactole reçu avec le prix (plus de 800.000 euros à partager en trois). « Quelqu’un a compté pour moi, c’est ce que gagne Ronaldo en dix minutes, rigole-t-il. Si vous me demandez ce que je vais en faire, demandez-lui aussi toutes les dix minutes ! »

Strasbourg le 5 octobre 2016 Jean-Pierre Sauvage, prix Nobel de chimie
Strasbourg le 5 octobre 2016 Jean-Pierre Sauvage, prix Nobel de chimie - G. Varela /20 Minutes

Un esprit ouvert, notamment vers le Japon, où il donne des cours

Jeune grand-père (son fils est informaticien à San Francisco), Jean-Pierre Sauvage dispose toujours d’un bureau au sein de l’Université, mais il a pris du recul. Même si Jean-Marie Lehn aimerait encore l’impliquer sur de nouveaux projets. « Mais je me laisse le droit à la différence », s’amuse-t-il. Le partage, néanmoins, est dans ses gènes.

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« J’adore faire conférence, donner des cours, en France ou l’étranger, et je continuerai le plus longtemps possible », illustre celui qui attend des applications possibles de ces travaux dans la nano-médecine par exemple. Il a prévu d’intervenir dans dix jours au Japon. Une culture très appréciée, au fil de ses 21 invitations au pays du soleil levant.

Après son directeur de thèse et lui, un de ses étudiants ?

Jugé agréable par ses collaborateurs, Jean-Pierre Sauvage ne changera sûrement pas, mais il va devoir s’habituer à ces nouvelles sollicitations. Il compte bien utiliser sa nouvelle notoriété. Exemple avec ce message glissé à la fin de son intervention, mercredi : « Il ne faut pas oublier que la situation est difficile pour jeunes qui souhaitent faire de la recherche en France. »

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En attendant, l’université de Strasbourg est de nouveau célébrée par le Nobel. Inspiré par son directeur de thèse primé lui en 1987, Jean-Pierre Sauvage, primé en 2016, donnera-t-il des idées à d’autres ? C’est possible. « J’ai de très bons anciens étudiants, très créatifs, ils sont encore au milieu de leur carrière, tout peut arriver. »