Equipe de France: «Si elles commencent à tout lire...» Contre la Norvège, les Bleues sont face à leur nouvelle réalité

FOOTBALL Les critiques et la pression font désormais partie de leur quotidien

B.V.

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La joie des Bleues après le but de Wendie Renard, lors du match d'ouverture France-Corée du Sud, le 7 juin 2019, au Parc des Princes à Paris.
La joie des Bleues après le but de Wendie Renard, lors du match d'ouverture France-Corée du Sud, le 7 juin 2019, au Parc des Princes à Paris. — Lionel BONAVENTURE / AFP

Elles auraient sans doute difficilement pu rêver d’un meilleur scénario pour lancer leur Mondia : une victoire facile et spectaculaire dans une ambiance de dingue au Parc des Princes en match d’ouverture contre la Corée du sud et voilà le grand public déjà conquis par nos Bleues. Ajoutez-y une vilaine défaite de leurs homologues masculins le lendemain pour satisfaire les bas instincts de nos meilleurs démagos et voici les femmes de Corinne Diacre érigées en sauveuses de notre si fragile fierté nationale. Le trait est grossi, mais vous voyez l’idée : maintenant qu’on y croit à fond, les Bleues n’ont plus le droit de nous décevoir.

 

Deux problèmes : 1/jusque-là, dans leur histoire, les Bleues ont toujours fini par nous décevoir. 2/c’est la première fois qu’une équipe de France de foot féminin se retrouve dans cette situation. « On savait que notre notoriété allait exploser, ça se confirme avec l’engouement que l’on ressent à Nice avec le match à guichets fermés, expliquait la défenseure Julie Debever. Ce n’est pas quelque chose qui est difficile à gérer, mais on nous a mis en garde au sujet des prochaines critiques qui arriveront certainement un jour durant la compétition. »

« C’est la première fois que je craquais »

Comprendre par là que si le monde des Bleues a changé, les Bleues ont aussi changé de monde. Après le match face à la Norvège, mercredi soir, pour leur premier gros test de cette Coupe du monde, elles pourraient découvrir ce qui a poussé tant de leurs compères masculins à se refermer sur eux-mêmes : la sévérité du suiveur. Une défaite et c’est un flot de critiques médiatiques ou de moqueries des supporters qui tombent sur les présumées coupables. Sarah Bouhaddi, gardienne des Bleues depuis près de 15 ans, avouait récemment dans un documentaire sur Canal+ avoir très mal vécu l’Euro-2017, où elle avait commis une erreur face à l'Autriche.

C’est la première fois de ma carrière que je craquais, raconte-t-elle. Forcément, quand on joue pour son pays et que c’est lui qui te critique, c’est jamais facile. Tu te demandes s’il faut continuer, si ce n’est pas toi qui mets ton équipe en difficulté, tu te dis que tu dois peut-être laisser la place à d’autres. Mais aujourd’hui, je vais me dire qu’il faut que je sois importante, que je sois décisive et je ne vais pas arriver au Mondial en me disant "houlà, si je fais cette sortie-là, est-ce que ça va passer ?" »

Il y a dans une relation entre une équipe nationale et son pays, une forme d’amour vache, de bienveillance volatile. Les Bleues sont en passe de le découvrir, même si pour l’ancienne internationale Jessica Houara, « ces notions de critiques, de notation (par les journalistes), on peut quand même dire que ça avait un peu commencé lors du dernier Euro. Olivier Echouafni était alors le sélectionneur des Bleues et tempère : « Elles ne sont pas encore vraiment habituées à tout ça, il y a peut-être une charge émotionnelle plus importante chez les filles que chez les garçons, J’espère qu’elles s’y sont préparées car il va y avoir un bel engouement mais elles vont aussi avoir la pression, alors si elles commencent à tout lire, à tout regarder, elles risquent de déjouer. Il faut qu’elles se protègent. »

Pour ça, Jessica Houara fait confiance à Corinne Diacre, la sélectionneure. « Elle est tellement du genre à ne strictement rien laisser au hasard, je suis persuadé qu’elle a déjà anticipé cette question, ils seront là pour donner des billes aux joueuses ». Et à entendre la latérale Sakina Karchaoui, interrogée sur la question lors de la préparation à Clairefontaine, on comprend d’ailleurs que la question a sans doute déjà été évoquée.

Beaucoup se sont battues pour qu’on soit là où on est aujourd’hui mais si on réclame un réel développement du foot pro féminin, il faut qu’on en accepte les bons et les mauvais côtés. Plus ce sera médiatisé, mieux ce sera, mais aussi plus il y aura des critiques. Il faudra faire avec et avoir le mental pour. Après, on ne va pas passer notre temps le nez dans les critiques, je pense que c’est quelque chose qui pourrait nous mettre au fond du trou. Il faut savoir relativiser, prendre de la hauteur et voir ces critiques comme des leçons à tirer de nos erreurs. Les journalistes, ils font leur taf, on ne va pas non plus leur en vouloir. On peut aussi voir ça comme une source de motivation. »


Et de fierté, quelque part. Ancienne capitaine du PSG et internationale, Sabrina Delannoy, y voit presque l’aboutissement d’une carrière. « Les filles savent qu’avec la médiatisation, on va désormais être traitées de la même façon, c’est bien. Il n’y a pas de raison de traiter différemment le football féminin d’une manière différente du football masculin. Quand un joueur n’est pas bon, on le dit, pourquoi ne pas le faire pour une fille ? »