Evasion fiscale: Les sélections de complaisance, l’autre affaire derrière les «Football Leaks»

FOOTBALL Dans les documents révéls par Mediapart, l’agent de Di Maria se vante (à raison) de pouvoir obtenir une sélection en équipe nationale pour un de ses joueurs…

Julien Laloye

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Clément Chantôme et Bafétimbi Gomis, le 12 octobre 2012.
Clément Chantôme et Bafétimbi Gomis, le 12 octobre 2012. — REAU ALEXIS/SIPA

Les sélections de complaisance dans le foot, c’est un serpent de mer aussi vieux que les fausses cartes d’identités des joueurs africains qui font le double de leur âge. Les histoires circulent, plus ou mois avérées, et plus ou moins drôles. Notre préférée ? Ce joueur macédonien qui assurait en 2012 qu’il avait été approché par un responsable de sa fédération pour passer un marché : une montre en or contre une convocation en équipe nationale. Néanmoins, c’est la première fois qu’un agent est chopé la main dans le pot de confiture.

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Selon les documents révélés par Mediapart, Eugenio Lopez, l’argent d’Angel Di Maria, n’est pas qu’un spécialiste de l’évasion fiscale. Il maîtrise aussi très bien la partie « réseau et clientélisme » de son job. Témoin ces échanges Whatsapp avec Nelio Lucas, le patron de Doyen Sport, cette société d’investissement qui se mêle de toutes les étapes du business (droits d’image, transfert, commission d’agent, propriété des joueurs eux-mêmes). Lopez se vante d’être cul et chemise avec Alejandro Sabella, le sélectionneur argentin de 2011 à 2014, qui ne verra aucun inconvénient à lui rendre un petit service : la sélection de Rogelio Funes Mori en équipe nationale.

Rogelio Funes Mori avec l'équipe argentine des moins de 20 ans.
Rogelio Funes Mori avec l'équipe argentine des moins de 20 ans. - Martin Mejia/AP/SIPA

 

« Nelio, écoute-moi. Je le ferai sélectionner par mon coach. Et sa valeur augmentera. C’est ce que j’ai fait avec Di Maria. » « Je sais je te fais confiance » répond Nelio. Trois semaines plus tard, l’attaquant de River Plate est appelé pour un des nombreux matchs amicaux de l’Albiceleste contre le Brésil. 15 minutes de jeu et puis plus rien. Mori, désormais international argentin, ne verra pas pour autant sa cote exploser sur le marché des transferts. Mais le raisonnement est clair.

Prenez un joueur lambda argentin ou brésilien >>>>  Un agent qui a ses entrées partout >>>> Un sélectionneur qui veut bien lui donner 10 minutes de jeu >>> Une cape internationale >>>  Un joueur qui prend 2 millions d’un coup >>> >>> Un club européen qui annonce la signature « d’un international argentin/brésilien à fort potentiel – pour pas cher » >>> des supporters aux anges >>> Vous avez le circuit complet de l’arnaque

Evidemment, vous ne trouverez personne pour corroborer une pratique qui a surtout court en Amérique du Sud et en Afrique, dans des pays où la mention sélection veut dire quelque chose. « Vous pouvez prendre un mec et en faire un international du Lesotho ou de la Bolivie, ça lui fera une belle jambe », plaisante Alain Giresse. L’ancien sélectionneur du Gabon, du Mali, ou du Sénégal, assure n’avoir jamais affronté de pressions pour convoquer tel ou tel joueur. « Des discussions avec des agents qui essaient de vous vendre leur joueur quand vous vous renseignez, bien sûr, mais ça ne va pas plus loin. J’ai toujours fait mes listes en mon âme et conscience. »

Des confrères ont eu moins de scrupules, si l’on en croit les accusations lancées par exemple l’an passé par Taye Taiwo. L’ancien marseillais expliquait à Footafrica365.fr qu’il n’était plus appelé par le Nigéria « car il refusait de faire des cadeaux au sélectionneur ». Comprendre qu’il ne voulait pas payer pour être convoqué, une mauvaise habitude profondément enracinée au Nigéria, selon plusieurs anciens joueurs ou sélectionneurs.

Le cas Leomar au Brésil

Au Ghana, un international éphémère allait dans le même sens, racontant que plusieurs joueurs « avaient décidé de payer les frais de scolarité des enfants de certains responsables de la Fédération » pour pouvoir être sélectionnés au milieu des années 2000. Ici, l’architecture complexe d’un bidonnage visant à augmenter artificiellement la valeur d’un joueur n’apparaît pas forcément, au contraire du cas Funes Mori, ou de celui de Leomar. Ce milieu de terrain de devoir avait été sélectionné à cinq reprises avec le Brésil lors de la Coupe des confédérations 2001, une compétition qu’il terminait même capitaine contre la France en demi-finale. Il s’agissait d’une équipe brésilienne B, voire B’, mais tout de même.

Leomar au duel avec Karembeu, le 9 juin 2001.
Leomar au duel avec Karembeu, le 9 juin 2001. - WON DAE YEON/SIPA

 

Quelques mois plus tard, le président de Recife, le club de Leomar, balançait sans prévenir : « Il faut se méfier avec les gens qui gravitent dans ce milieu. Une fois,j’ai payé un intermédiaire pour envoyer mon joueur en équipe nationale, c’était Leomar ». Leao le sélectionneur, a beau nier, personne n’y croit. Avant d’accéder à la fonction suprême, il était l’entraîneur de l’équipe… de Recife. Un épisode dont ne se souvient pas Charles Camporro, consultant en recrutement pour plusieurs clubs français au Brésil depuis onze ans, notamment les Girondins de Bordeaux.

« Je ne vais pas vous dire que ça n’existe pas de forcer une sélection, mais je n’ai jamais été confronté à ça. Et puis ça ne peut pas être un critère pour acheter un joueur. Si un club fait bien son boulot, il a observé ou fait observer le type une dizaine de fois, il a mené une analyse profonde, et le fait d’être international est plutôt un désavantage qu’autre chose. Ça veut dire que le joueur sera automatiquement un peu plus cher à l’achat ». 

Un luxe que les clubs français n'ont plus les moyens de s'offrir. « De toute façon,on peut toujours justifier une sélection, complète Alain Giresse, depuis sa position d’ancien décideur en la matière. Le Mori dont vous me parlez, je ne connais pas, mais qui dit qu’il n’avait pas le niveau pour être appelé une fois dans sa vie ? ». Vrai. Rien qu’en France, ils sont plus de 230 à n’avoir connu qu’une seule sélection. Et cela n’a pas suffi à Franck Jurietti ou Clément Chantôme pour signer dans le club de leurs rêves.