Euro 2016: Après le cas Pogba, les médias sont-ils obligés d'être patriotes avec l’équipe de France?

FOOTBALL Après la polémique sur le bras d’honneur de Paul Pogba…

Julien Laloye

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Kanté lors d'une conférence de presse dans l'auditorium de Clairefontaine.
Kanté lors d'une conférence de presse dans l'auditorium de Clairefontaine. — J.E.E/SIPA

A Clairefontaine,

Jusque-là, on était relativement calme. A peine chatouillés dans notre honneur par Nicolas Anelka, l’homme qui croit encore que c’est la faute des journalistes s’il a insulté un sélectionneur dans le vestiaire de l’équipe de France. Et puis Matt Pokora s’est manifesté. Une capture d’écran de son téléphone pour nous dire « qu’au lieu d’envoyer des ondes positives et se mettre à fond derrière les joueurs il faut que certains médias cherchent la petite bête, la petite merde qui traîne ici et là… Foutez-leur la paix SVP ». Un mouvement d’humeur qui n’est pas isolé. Sur Twitter, le hashtag « Boycottlequipe » est monté en flèche dans la matinée, invitant plus ou moins amicalement les médias à revoir leur façon de traiter l’actualité des Bleus.

Parmi les reproches les plus souvent cités, le fait de descendre les joueurs plutôt que de les encourager et de rassembler la nation. En résumé, les médias français sont accusés de ne pas se mettre dans une position de supporter de l’équipe de France. Le malentendu n’est pas nouveau, mais il n’interdit pas de nous interroger sur nos pratiques, puisque c’est une charge qui revient souvent au pied des nombreux articles de 20 Minutes sur le bras d’honneur de Pogba. Avant d’entrer dans le détail, un petit peu de contexte sur l’état des relations entre les journalistes et les Bleus depuis le début de l’Euro.

  • Il n’y a pas de malaise ambiant en conférence de presse. A Clairefontaine, elles n’ont pas accouché de moments de tension particuliers. Au contraire, les plaisanteries fusent, et selon l’identité du joueur en face de nous, un petit jeu se met en place. Avec Kanté, par exemple, qui préfère parler sur le terrain qu’au micro, chacun s’y met pour gratter un truc intéressant, et les questions vont loin, parfois. Avec Gignac, on guette la blague qui fera un bon titre, et ainsi de suite.
  • Le staff a un peu fermé les vannes par rapport à 2014. Un suiveur habitué à côtoyer les Bleus nous confiait récemment un changement d’état d’esprit par rapport à 2014. Au Brésil, Deschamps avait soigné la presse dans le but de repartir de zéro. Points presse riants, entraînements ouverts au public tous les jours… Deux ans plus tard, ce n’est pas la même limonade. Mais on parle d’un Euro à domicile, et l’attente médiatique est considérable, y compris en nombre de journalistes présents auprès des Bleus. Dans ces conditions, difficile de demander plus.
  • C’est Deschamps qui décide de comment ça se passe. Le boss des Bleus peut dire qu’il ne lit rien, il contrôle tout, et notamment la parole publique de ses joueurs, qui ont toutefois donné une fournée d’entretiens individuels avant l’Euro. Depuis le 10 juin, c’est Deschamps qui décide des condamnés du jour astreints au point presse. Après la Roumanie, Evra et Pobga devaient venir, mais le sélectionneur a changé le programme. Un constat qui ne vaut pas pour la zone mixte, où chacun fait comme il l’entend, mais où ce sont surtout les anciens qui font le boulot (Matuidi, Evra, Lloris).

 

Voilà pour la base de travail. Ensuite vient le traitement médiatique, qui n’est pas le même chez les diffuseurs et chez les autres. Les premiers paient des droits considérables et n’ont aucun intérêt à critiquer leur « produit », ou à « griller » des accès privilégiés auprès des Bleus. C’est en tout cas la position de beIN Sports, qui a choisi de ne pas diffuser les images du bras d’honneur de Pogba en sa possession. « Nous avons envie de rester positifs, de ne pas créer de polémique inutile, explique Florent Houzot, rédacteur en chef de la chaîne, dans Le Monde. Nous sommes diffuseur et supporteur de l’équipe de France et souhaitons sa victoire ».

La presse écrite n’a pas les mêmes scrupules, et c’est pour ça qu’elle est critiquée. A raison ? Sur le cas Pogba, venons-y : Le joueur a annoncé qu’il allait tout casser dans plusieurs interviews, et il se trouve qu’il n’assume pas encore sur le terrain, où ses prestations sont moyennes. Rien, dans ce qui a été écrit ces derniers jours, ne dit autre choses. Ah, si, cet épisode de repas en claquettes qu’on peut éventuellement juger (un peu) méchant, en tout cas gratuit.

>> A lire aussi : Euro 2016: Et si on foutait la paix à Pogba avec cette histoire de claquettes ?

Et puis ce bras d’honneur. Pourquoi en parle-t-on autant, au-delà de notre besoin de chroniquer la vie des Bleus au quotidien, et même plusieurs fois par jour, sans trop se répéter ? Qu’en pensent nos collègues étrangers ? Un exemple avec Alessandro Grandesso, qui couvre les Bleus pour la Gazetta Dello Sport, en Italie.

« Parler du bras d’honneur de Pogba, c’est inévitable. En Italie, la Gazzetta en a fait une page aujourd’hui après avoir fait un suivi sur le site toute la journée de jeudi. Est-ce que le traitement médiatique français un peu plus axé sur polémique ? Dans ce cas, Il y a matière sur laquelle faire polémique (rires). On parle du pays organisateur et favori de l’Euro, quand même. Pogba fait ce geste en direct, dans un stade plein, il faut qu’il assume. En Italie on n’a pas eu de cas de joueurs qui par leur comportement se retrouvent dans ses situations pareilles. Si ça arrivait, ça prendrait des proportions extraordinaires, soyez-en sûrs ! »

On pourrait ajouter aussi que si le bras d’honneur gate est une fixette médiatique qui n’a pas lieu d’être, elle intéresse beaucoup les gens. Jetez un œil aux articles les plus lus sur l’Equipe.fr vendredi.

Tout ça ne nous dit pas si on fait bien notre boulot, me direz-vous. Mais on a beau tourner le truc dans tous les sens, ne pas parler de ce qu’a fait Pogba à partir du moment où l’image est sortie et que c’est avéré, ce serait refuser de traiter une information qui le mérite. Ce qui ne veut pas dire qu’on en veut à Pogba, qu’on lui demande des excuses où je ne sais quoi d’autres. Le joueur de la Juve s’est mis une énorme pression pour cet Euro, il a du mal à entrer dedans, et si dans l’allégresse de la victoire, il s’est oublié, ce n’est pas la mer à boire. Dugarry, le premier à avoir inauguré cette mode en 98, bien avant Nasri, est de bon conseil dans l’Equipe.

« Quand j’ai marqué à l’époque, j’ai eu envie de faire des doigts d’honneur. Heureusement que je ne l’ai pas fait, déjà que ma réaction était ridicule… Voilà, Paul a eu ce geste et il a juste à s’excuser. Il n’y a rien de grave, c’est une réaction épidermique, ça arrive ».

Chacun y gagnerait, lui le premier, plutôt que de nous servir cette histoire de « Sarabande » un peu tirée par les cheveux. Pour le reste, il ne faut pas non plus mythifier une presse d’investigation occupée à dénicher le watergate dans les couloirs de Clairefontaine. Les frontières entre les uns et les autres sont poreuses, ou alors la fédération n’irait pas piocher son attaché de presse au sein de la rédaction de l’Equipe aussi régulièrement. Le quotidien nous a d’ailleurs fait savoir qu’il n’entendait pas spécialement réagir sur le sujet.

Pour en finir, enfin, une remarque périphérique. Depuis le début de l’Euro, les huis-clos supposés des Bleus pour décider du onze de départ la veille des matchs ressemblent à des paniers percés et se retrouvent dans la presse bien informée le matin. Ce sont des renseignements précieux pour l’adversaire. Pourtant, les lecteurs n’ont pas l’air de s’en plaindre.