Ligue 1: L'entraîneur de Monaco Leonardo Jardim est-il pris pour un rigolo à cause de son accent?

FOOTBALL Le travail du coach portugais de l’ASM n’est pas toujours considéré à sa juste valeur par les observateurs…

Julien Laloye

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Leonardo Jardim sur le banc monégasque le 30 avril 2016.
Leonardo Jardim sur le banc monégasque le 30 avril 2016. — Lionel Cironneau/AP/SIPA

Dans le choc de la 37e journée entre Lyon et Monaco qui va nous occuper samedi soir, notre inclination personnelle pousserait plutôt à soutenir les hommes de Bruno Génésio. Mais notre curiosité professionnelle, elle, penche de l’autre côté, juste pour entendre Leonardo Jardim nous refaire le coup de la revanche de l’entraîneur maltraité en conférence de presse. Le maître d’ouvrage monégasque ne passe pas deux heures sans se plaindre du sort que lui réserve le foot français.

Sa dernière bouderie en date ? Son absence dans la liste des nominés au trophée du meilleur entraîneur de la saison pour la deuxième année de rang. « L’an dernier, j’ai gagné la truelle d’or » ironise le bonhomme, en référence au cliché hexagonal sur la maçonnerie et le Portugal. Le tout dans un Français moqué pour son accent lusitanien (très) prononcé. Un malentendu linguistique à l’origine du mépris des médias français pour le travail de Leonardo Jardim, et si tout venait de là ? La théorie, fumeuse au premier abord, n’a pas déplu à Médéric Gasquet-Cyrus, linguiste à l’université d’Aix-Marseille. Explication en trois actes, accrochez-vous.

  1. Le bon français, c’est le français parisien. « Je suis fan du Petit journal [qui a popularisé le bashing linguistique anti-Jardim avant J + 1, ndlr] mais quand ça touche à la langue, ils ont un vrai problème avec la variation. Ils sous-titrent à chaque fois qu’ils vont en Afrique, ils jouent sur les clichés à fond, notamment sur les accents régionaux. Quand on ne parle pas « à la parisienne », ils le mettent en exergue. C’est une forme de condescendance, même si ce n’est pas méchant ».
  2. Apprendre le français pour un étranger, ce n’est pas récompensé. « Ce qui est cruel pour Jardim, c’est qu’on a l’impression qu’il ne progresse pas trop. Il y a un côté rigolo, même s’ils trafiquent un peu le sous-titrage. Ce qui est étonnant, c’est qu’il fait des efforts alors il n’est pas obligé, et que personne ne le félicite pour ça. Le contre-exemple, c’est Bielsa, qui a refusé de dire le moindre mot en français pendant un an à Marseille, et ça ne posait de problèmes à personne ».
  3. L’accent portugais n’est pas valorisé du tout. « Si c’était un acteur américain qui essayait de parler français, on dirait « oh c’est sympa, son accent est mignon » [surtout s’il ressemble à Bradley Copper, ndlr]. Mais quand c’est l’accent d’un pays pauvre, ça fait pitié. Il y a l’idée sous-jacente d’un classement des populations. Quand Ancelotti parlait italien, c’était plus sexy, plus moderne. Le Portugal, c’est connoté ringard. Après le statut économique ou social de Jardim n’est pas menacé pour ça, il ne va pas en souffrir ».

 

Les progrès en français de Leonardo Jardim - Le Petit Journal du 14/03

 

Au petit Journal, on ne se souvient plus qui a lancé l’idée de s’en prendre au Portugais dans les pastilles Lundi ballon. Tout juste précise-t-on qu’il ne faut pas y voir de méchanceté involontaire ou de xénophobie rampante. La ministre socialiste Marie-Arlette Carlotti, par exemple, avait été autrement brocardée pour avoir « gommé » son accent marseillais lors d’une interview sur une chaine nationale avant de le faire réapparaitre opportunément le lendemain sur un débat concernant la ville de Marseille. Et puis de toute façon, Jardim n’est pas très susceptible sur le sujet. Parole d’un habitué des points presse de l’ASM.

« Les sous-titrages de Canal +, Jardim s’en fout. Il considère qu’il fait l’effort de parler français et que d’autres n’en feraient pas autant à sa place. Ça n’a jamais été un sujet de moquerie parmi les journalistes qui le connaissent. Sa première conférence de presse, il l’avait faite en portugais et il n’était du tout à l’aise à cause de tout le décorum, un hôtel monégasque luxueux. Après, il a épaté tout le monde par ses progrès en français. Tous les entretiens individuels, il tient à les faire dans notre langue. Il n’a aucun problème avec ça ».

Vahid Halihodzic, un autre entraîneur éternellement moqué à cause d’un gros accent hérité de ses origines bosniaques, estime ne pas trop avoir souffert de la chose quand il entraînait en France.

« Je n’ai jamais eu aucun complexe par rapport au français. Les journalistes ? Ils trouvent toujours quelque chose qui ne va pas. Quand ce n’est pas le résultat, c’est l’accent. Les joueurs ? Certains me chambraient un peu, mais j’avais assez de vocabulaire pour passer mes consignes. Je connais certains entraîneurs en L1 qui expliquent très bien, mais quand on voit ce qui se passe sur le terrain, il n’y a pas de quoi être envieux. Après quand on s’énerve, il arrive de dire un peu n’importe quoi et de se tromper dans les mots. C’est pour ça qu’au Japon, je préfère avoir un traducteur. C’est quand même plus facile pour être précis et pour éviter certaines réflexions. Je me souviens de Jacques Santini quand il est arrivé à Tottenham. Il a voulu parler anglais, le pauvre, il n’aurait pas dû ».

Jardim, on l’a dit, a souhaité se passer très vite d’un traducteur. Ça ne l’empêche pas de faire preuve d’une certaine profondeur dans ses réflexions. Le Portugais avait surpris son monde en évoquant Edgar Morin dans une interview mémorable accordée à l’Equipe à l’automne 2014. Il avait aussi bluffé l’auditoire en rendant hommage sans qu’on l’y invite à Monsieur Revello, le créateur du tournoi de Toulon, au début d’année. Et ses observations tranchantes sur le foot français tombent rarement à côté.

« On sent qu’il travaille ses formules, reprend notre interlocuteur monégasque. Il est capable d’avoir des références culturelles assez pointues, comme le coup des maçons portugais. C’est presque une prestation scénique. Il marque un temps d’arrêt puis il balance un gros truc ». Sans oublier le recours du fourbe : se servir de l’obstacle de la langue pour se renfrogner à dessein. « Quand il n’a pas envie de parler, il sait très bien faire. Il marmonne dans sa barbe et personne ne comprend rien. Il en joue parfois ». Rassurez-vous, cela ne devrait pas arriver samedi soir.