On a fait passer à la Fifa le test : «Mafia ou pas mafia?»

FOOTBALL Peut-on vraiment faire entrer l'instance dirigeante du football mondial dans la catégorie du crime organisé?...

Antoine Maes

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Sepp Blatter, futur-ex président de la Fifa, en juillet 2014, à Rio.

Sepp Blatter, futur-ex président de la Fifa, en juillet 2014, à Rio. — YASUYOSHI CHIBA / AFP

Un jour, sans doute, un scénariste se lancera dans l’écriture d’un film sur les scandales de corruption qui secouent la Fifa depuis plusieurs jours. Un vrai. Un film de gangsters, avec Al Pacino, Ray Liotta ou Robert De Niro, façon « Le Parrain » ou « Les Affranchis ». Car l’analogie Fifa = Mafia s’impose de plus en plus dans l’esprit du grand public. Thierry Colombié, spécialiste du crime organisé et auteur de nombreux livres sur le sujet, a aidé 20 Minutes à passer le test : « Mafia » ou « pas Mafia », en se basant sur la théorie qu’il a développé sur ce thème.

 

« Dans un système mafieux, la direction est collégiale »
Dans le crime organisé, « contrairement à ce qu’on croit, il n’y a pas de chef, ça, c’est dans les films », indique Thierry Colombié. En clair, une mafia fonctionne avec « un conseil d’administration, où chacun apporte ses compétences ». Ce qui ne colle pas vraiment avec l’image d’un Sepp Blatter omnipotent, surnommé « Don mafia » au siège de la Fifa, où il s’amuserait à citer à voix haute des passages du « Parrain », raconte l’AFP. « Dans le Milieu, on dirait qu’il a le complexe du voyou. Vouloir être plus voyou que les voyous. S’il nourrit un tel complexe, c’est qu’il est entouré de puissants gangsters et qu’il ne leur arrive pas à la cheville », remarque Thierry Colombié.

>> Pas (vraiment) Mafia.

« L’organisation est structurée avec des règles pas forcément écrites »
Par définition, c’est un critère extrêmement difficile à prouver dans le cas de la Fifa. Dans un système mafieux, « il n’y a pas de notaire, c’est un engagement réciproque, parole contre parole », décrit Thierry Colombié. Dans le cas de l’instance dirigeante du foot mondial, on peut facilement imaginer « qu’on va se taper dans la main pour dire ‘’tiens, je te donne 10 millions d’euros cash’’ », reprend notre spécialiste du crime organisé.

>> Pas Mafia (mais la justice prouvera peut-être le contraire)

« La structure a recours à la violence »
Jusqu’à preuve du contraire, aucun membre de la Fifa n’a été retrouvé les pieds dans le béton au fond d’un lac. Thierry Colombié : « L’intimidation est l’arme principale de la violence, ce qui permet en contrepartie de proposer une protection. C’est un business. Si quand quelqu’un a franchi la ligne jaune, on le tue : c’est une règle. Mais on peut éliminer des gens autrement : en salissant leur réputation, ou en les dévalorisant hiérarchiquement. Cette violence-là est beaucoup plus utilisée par le crime organisé que le règlement compte ». Une technique dans laquelle la Fifa a souvent brillé.

>> Mafia (mais sans verser de sang).

« Il faut jouer un rôle social »
Ça peut paraître fou, mais toutes les organisations criminelles jouent un rôle social. Pour Thierry Colombié, « c’est même l’un des rôles les plus importants ». Le système mafieux finit par « se substituer à un état, une région… Il devient la pierre angulaire de la paix sociale ». Pablo Escobar avait financé la rénovation totale de son village natal, par exemple. Ce que la Fifa sait faire à travers de son programme « Goal », qui finance des infrastructures dans des pays en voie de développement.

>> Mafia.

« Développer un ancrage territorial »
Dans le crime organisé, l’ancrage territorial, « c’est le contrôle de zones comme des hôtels, des boîtes, des clubs de foot, des quartiers misérables », détaille Thierry Colombié. Le rapport avec la Fifa ? Pour eux « c’est de faire en sorte que chaque fédération ait une voix. En promulguant la démocratie à outrance on en vient à établir un système qui n’a plus aucune identité démocratique. Une escroquerie intellectuelle, qui structure financièrement l’organisation ».

>> Mafia.

« Faire coexister les activités légales et illégales »
D’un côté une vitrine officielle, de l’autre son pendant illégal. Une « coexistence » récurrente dans les systèmes mafieux, et « facile à prouver » dans le cas de la Fifa. Thierry Colombié : « Il y a des outils comme les entreprises de marketing sportif, les comités d’organisation ou les aides financières, qui permettent de réaliser des surfacturations pour développer un système de rétrocommissions ». Effet collatéral : « On place les amis, les cousins. C’est une constance qui permet de régler le linge sale en famille. De ne pas briser l’omerta ».

>> Mafia.

« Avoir un lien fort avec la police, la justice, la politique »
Pour Thierry Colombié, un système mafieux a forcément des connexions avec le monde extérieur, surtout avec le pouvoir politique. Elle doit par exemple pouvoir compter sur le pouvoir politique « pour les marchés publics par exemple ». Quant à la police, « c’est d’abord LA source de renseignement et le marché privé de la sécurité ». La Fifa n’a apparemment pas vu arriver ni le raid policier de la justice américaine, même si elle devait bien en avoir quelques échos. Quant à la vague d’indignation des dirigeants politiques du monde entier, elle ne prouve rien, ni dans un sens, ni dans l’autre.

>> Pas Mafia.

Les amis de Sepp Blatter sont plus puissants que les votres (AFP PHOTO/RIA NOVOSTI POOL/ALEKSEY NIKOLSKYI)