Scandale à la Fifa: Pourquoi Sepp Blatter n’a pas (encore) coulé

FOOTBALL Le président de la Fifa a toutes les chances d’être réélu pour un cinquième mandat vendredi…

J.L.

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Sepp Blatter en visite en territoire palestinien, le 27 mai 2015.
Sepp Blatter en visite en territoire palestinien, le 27 mai 2015. — Majdi Mohammed/AP/SIPA

«Le président Blatter et le secrétaire général Valcke ne sont pas impliqués». La phrase, répétée plusieurs fois mercredi matin par le porte-parole de la Fifa, n’est pas anodine. Malgré l’arrestation au petit matin de plusieurs hauts responsables de l’institution soupçonnés d’avoir accepté des dessous-de-table d’un montant de plusieurs millions d’euros des années 1990 à nos jours, ainsi que d’une enquête ouverte sur l’attribution des Coupes du monde 2018 et 2022 par la justice suisse, Blatter n’entend pas couler avec l’eau du bain. Mieux encore, il espère toujours être réélu largement pour un cinquième mandat vendredi.

Parce qu’il sait se défendre

Si un jour vous devez avouer quelque chose à votre moitié, suivez la méthode Walter De Gregorio : tournez tout du bon côté et souriez, on ne sait jamais. Le directeur de communication de la Fifa, envoyé au feu ce matin, n’a pas entonné de mea culpa au nom de l’institution, bien au contraire. A l’entendre, c’est même grâce au courage de l’institution que la justice fait le ménage. «Vous n’allez pas me croire, c’est un bon jour pour la Fifa, qui est une victime dans cette affaire». L’instance a en effet portée plainte en novembre dernier en raison de «soupçons» semblant «peser sur des transferts internationaux de patrimoine avec comme point de contact la Suisse» dans le cadre de l’attribution des Coupes du monde 2018 et 2022.

Le tout à l’initiative de ce grand féru de justice qu’est Sepp Blatter, bien meilleur tacticien que la plupart des coachs de L1 : il fallait du flair pour sentir le vent tourner à l’automne et agir en conséquence. «Il est très calme, regarde ce qui se passe, il coopère pleinement avec tout le monde, a expliqué son porte-parole. Il n’est pas content, aujourd’hui, mais Il sait que c’est la conséquence de ce que nous avons initié. Le président Blatter et la Fifa peuvent faire le ménage jusqu’à un certain point, mais après nous avons besoin de l’aide de la justice». Clap clap.

Parce qu’il a survécu à pire que ça

Le président omnipotent de la Fifa la peau dure. Il traîne derrière lui plus de casseroles que Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy réunis, et pourtant, il se sort à chaque fois du bourbier. L’affaire ISL vous vous souvenez? C’est l’ancienne agence de marketing sportif qui gérait les droits TV de la Fifa, jusqu’à sa faillite en 2001. Il faut dire qu’à force de verser de pots-de-vin à tire larigot, il ne devait pas rester grand-chose dans la caisse. Pas la faute de Sepp, conclut la justice, car vous comprenez, la Fifa n’avait pas de code éthique à l’époque.

En 2011, Blatter et le Qatari Bin Hammam, tous deux candidats à la présidence, sont dans le viseur de la commission d’éthique interne pour avoir acheté des voix au sein de la confédération nord-américaine. Devinez lequel est blanchi? Notre bon Sepp. Passons, enfin, sur le choix de la Russie et du Qatar pour accueillir les Coupes du monde 2018 et 2022, objet d’une enquête par le parquet suisse. Le rapport Garcia, censé faire la lumière sur ces attributions douteuses, a été livré en version expurgée pour ne compromettre personne. Le fameux Garcia en est encore vert de rage.

 

Rapport Garcia - FIFA - Résumé du rapport du président de la Commission d’Audit et de Conformité publié par Fil_Sport

Parce qu’il dispose d’un énorme soutien au sein de la Fifa

A deux jours du Congrès qui doit décider de la réelection, ou pas, de Dieu le père à la tête de l’institution, il ne faut pas croire que l’image de hauts responsables tirés du lit menottes au poignet va changer la donne. Blatter jouit toujours d’un immense prestige dans la maison Fifa, notamment chez les Africains, qui ne le remercieront jamais assez d’avoir donné sa première Coupe du monde au continent en 2010. «Quand Blatter jette des ballons devant une cour d’enfants africains survoltés qui l’attendent, pour lui, c’est presque un orgasme. Disperser de l’argent partout et à tout le monde, c’est pour lui comme Jésus qui distribue les pains», résumait Guido Tognoni, un ancien collaborateur, dans le dernier So Foot.

La Confédération africaine (CAF) n’a d’ailleurs pas tardé à venir au soutien du président, en laissant toutefois ses membres «libre de leur vote». C’est bien aimable. «Le président Blatter est affecté, il est à la tête de la Fifa, mais comment pouvez vous dire qu’il doit se retirer? ajoute De Gregorio. Si les 209 fédérations l’élisent vendredi, il le sera pour les quatre prochaines années». Il y a quatre ans, dans un contexte là aussi délicat, Blatter, seul candidat déclaré, avait récolté 186 voix sur 203 suffrages exprimés (209 votants). Président depuis 1998, il peut compter sur les réflexes conservateurs de l’assemblée pour gratter un nouveau mandat, le cinquième.

Parce qu’il n’a pas d’adversaire à sa mesure

«Je suis comme une chèvre des montagnes suisses, dit de lui ce bon Sepp. Je continue d’avancer encore et encore, on ne peut pas m’arrêter». D’autant plus qu’il n’y a pas beaucoup de boucs en chaleur pour lui barrer le chemin. Platini, le seul à pouvoir le battre, a choisi d’attendre son heure, et le folklore autour de certaines candidatures finalement retirées, notamment celle de David Ginola, n’a pas aidé à crédibiliser les opposants. Pour incarner l’alternative «à ce dictateur à vie» (selon Maradona), reste le Prince Ali, un général jordanien de 39 ans qui a rallié toutes les voix dissonantes, dont celle de l’ancien ballon d’Or Luis Figo.

«Nous ne pouvons pas continuer avec la crise à la Fifa, a commenté le challenger de Blatter, porté par les évènements et le fol espoir d’un renversement de tendance imprévu. La Fifa a besoin d’un leadership qui gouverne, qui guide et protège nos fédérations, un leadership qui accepte sa responsabilité pour ses actes et ne rejette pas la faute sur autrui. La crise dure depuis longtemps, elle ne se limite pas à ce qui s’est passé aujourd’hui», conclut le Jordanien. Jusque-là, elle n’a jamais eu raison de Blatter.