Tour de France 2017: Comment Démare est (presque) devenu le meilleur sprinteur du monde

CYCLISME Le Français a su franchir les paliers pour rejoindre la galaxie des Kittel, Greipel, et Cavendish…

J.L.

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Arnaud Démare, le 4 juillet 2017 à Vittel.
Arnaud Démare, le 4 juillet 2017 à Vittel. — Christophe Ena/AP/SIPA
  • Le maillot vert a su sortir par le haut de sa rivalité avec Bouhanni
  • C'est un sprinteur unanimenent apprécié par ses équipiers
  • Il est encore au début de tout ce qu'il peut accomplir

Arnaud Démaren’a pas réussi à prendre la ville de Troyes mais on lui pardonne. Il a tenté sa chance à vélo plutôt qu’à cheval, et il aura une nouvelle chance de briller vendredi à Nuits-Saint-Georges, à moins qu’une bordure bien à propos ne ruine les espoirs des grosses cuisses du peloton. Le premier vainqueur d’étape tricolore dans un sprint massif depuis 2006 méritait dans tous les cas qu’on s’intéresse à lui. 20 Minutes revient sur les premières fois qui ont fait du leader de la FDJ  l’un des meilleurs spécialistes mondiaux du frottage à haute vitesse.

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>> La première fois qu’il a levé les bras chez les pros

Qatar, janvier 2012. Tout frais champion du monde espoir, Arnaud Démare n’a encore jamais couru chez les pros.Il n’attend pas son cinquième sprint massif pour taper ses premiers clients, des gars aussi renommés que Farrar, Sagan ou Renshaw. Ses équipiers sont sur le cul. « On savait qu’il marchait fort, un mec qui a gagné chez les espoirs, c’est solide, juge Matthieu Ladagnous. Il a entraîné tout le monde derrière lui naturellement. Après, c’est plus facile quand tu gagnes aussi vite que quand tu fais un top 5 tous les quatre matins ».

A 20 piges, Démare a déjà pigé l’essentiel. Dans un monde où un grand leader a l’habitude de négocier lui-même les salaires des gragarios dont il a besoin pour gagner, il faut savoir fédérer autour de soi.  On apprend que le garçon sait avoir les petites attentions qui vont bien pour ses gars sûrs. Des maillots dédicacés à chaque coéquipier pour son premier titre de champion de France, ou des serviettes personnalisées à ceux qui l’ont ramené au cul du peloton le jour de sa victoire à San Remo.

Une générosité qui lui vaut une adhésion sans faille à la FDJ, où les défaillances successives de Thibaut Pinot sur le Tour de France ont convaincu Madiot de revoir sa stratégie. L’équipe française a mis le paquet à l’intersaison pour renforcer le train de Démare, débauchant notamment Cimolai et Guarnieri à la concurrence. Les fidèles des premières heures ont reculé dans la hiérarchie, comme Delage, poisson-pilote en chef désormais lancé à la flamme rouge, ou carrément disparu, comme Chavanel, poussé vers la retraite en 2016. Le prix à payer pour se mettre à la hauteur du talent du bonhomme.

 

>> La première fois qu’il s’est embrouillé avec Bouhanni

Impossible d’évoquer Démare sans mettre sur la table sa relation contrariée avec Bouhanni, l’autre grand sprinteur français de sa génération. Les deux hommes ont réussi à se supporter quatre ans à la FDJsans jamais faire les mêmes courses et sans jamais se parler, non plus. Le milieu raconte que la guerre froide a commencé à Ankara, lors des championnats d’Europe Espoir en 2010, que les deux compatriotes abordent en position de grands favoris. Romain Bacon, membre de l’équipe de France engagée ce jour-là raconte, avec mille précautions :

« On avait roulé pour reprendre les deux échappés, qui n’avaient plus que quelques dizaines de mètres d’avance avant la ligne. Nacer Bouhanni s’est retrouvé en tête du peloton à 500 mètres, et de ce que je crois savoir, il n’a pas fait l’effort pour boucher le trou au risque de se griller. Les deux ont fait le sprint de leur côté, et c’est Démare qui est passé devant. Mais deux secondes derrière les échappés. Après, ni l’un ni l’autre n’avaient la consigne de se mettre au service de l’autre, mais dans la manière, il y avait mieux à faire ».

 

Voilà pour le contexte définitivement glacial. «Il n’y a rien qui fait que l’un puisse être heureux quand l’autre gagne », glisse Démare, pourtant considéré comme un brave gars par ses pairs. Le Picard est moins rentre-dedans que Bouhanni, un peu moins explosif aussi, mais c’est lui qui emporte l’adhésion de Marc Madiot à la FDJ, signe que son potentiel est perçu comme plus important. Le palmarès des deux hommes lui donne raison. Double champion de France (devant Bouhanni à chaque fois), vainqueur de Milan San-Remo, vainqueur d’étape sur le Tour, Démare s’est nourri de cette rivalité pour hausser encore d’un cran ses exigences.

 

>> La première fois où il a montré qu’il avait vraiment un potentiel de fou

Si la France a mis dix piges à trouver un successeur à Jimmy Casper sur un sprint du Tour, elle avait attendu le double pour voir un coureur tricolore claquer Milan-San Remo après Laurent Jalabert.Still Arnaud Démare aux platines, of course. Un scénario incroyable dans notre souvenir. Nono avait d’abord chuté, puis rattrapé le groupe de tête au prix d’un effort de maboule dans la Cipressa (bien aisé par ses équipiers), avant d’éviter le strike causé par la chute de Gaviria dans les derniers mètres.

Les Italiens ne s’en remettent pas et crient à la tricherie, l’air de se demander qui est ce petit francese qui a l’outrecuidance de gagner chez eux. Un peu comme si Démare manquait de légitimité dans le peloton. « On savait qu’il était capable de gagner une course comme Milan-San Remo, parce qu’il sait passer les bosses, se remémore Willam Bonnet, son équipier. Et puis, c’est un coureur endurant, plus la course dure plus il fait la différence sur les autres sprinters. Ça a été un déclic. Il s’est prouvé des choses ». A lui et aux autres. Démare n’est plus un petit sprinteur en devenir, il est déjà un grand coureur tout terrain, capable de jouer le podium de la Via Roma jusqu’au vélodrome de Roubaix, où il a pris la sixième place cette année.

« Tout le travail qu’il fait en amont, ça paye. Il ne s’est pas arrêté là-dessus, poursuit Bonnet. Il a voulu prouver aux autres qu’il pouvait devenir un des trois meilleurs sprinters du monde. Et pas que sprinter. C’est un grand coureur de classiques aussi. Et ça, j’insiste, très important pour moi. Il a une panoplie très large. Cipollini et Zabel ont gagné pour la première fois sur le Tour au même âge, Arnaud est super prometteur ».

>> La première fois qu’il s’est loupé

Anecdote piochée dans l’Equipe cette semaine. La première fois que Guarnieri a rencontré Arnaud Démare, il paraît qu’il lui a parlé du pays, enfin surtout de ses Mondiaux ratés dans les immenses largeurs au Qatar, en septembre dernier. « Les examens physiques avaient été faits trois jours après, se souvient William Bonnet. Forcément, il lui avait lancé une petite pique amicale. Mais Arnaud l’avait bien pris. Il est jeune, on apprend tout le temps ».

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On rappelle l’infamie pour ceux qui ont oublié. A Doha, sur un circuit plat comme Jane Birkin, les Bleus trouvent le moyen de se faire piéger sur le seul tronçon propice à une bordure, une éventualité discutée le matin même au briefing. A la différence de 2010, pourtant, les rôles étaient clairement définis entre Démare et Bouhanni. Un train de trois coureurs chacun, et démerdez-vous pour jouer la gagne dans le sprint final. Un échec sur toute la ligne, puisque seul William Bonnet parvient à prendre le bon wagon lors de la cassure. Les observateurs se marrent encore du savoir-faire tactique tricolore.

Une mauvaise expérience qui a servi de leçon au porteur du maillot vert. « Arnaud était déçu car c’était un objectif mais ça lui a servi de leçon, reprend Bonnet. Il est moins attentiste qu’avant, il ne se contente pas d’attendre que ça se passe. Il se montre plus concentré tout au long de la course, plus actif, tout le temps ». Plus conscient, aussi, que chaque occasion mérite d’être saisie.Il n’y a qu’un championnat du monde par an, et pas beaucoup plus d’étapes du Tour de France réservées aux chasseurs de son espèce. « Il a retenu tout ça. Maintenant il est plus solide, à tous les niveaux. Dans les jambes et surtout dans la tête ». On est d’accord.