"L'Amiral" a les records à coeur

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Olivier de Kersauson, en passe de battre le record de la traversée de l'océan Pacifique à la voile d'est en ouest, entre San Francisco (Etats-Unis) et Yokohama (Japon), approchait mardi du but, poussé par une "météo caractérielle" après une progression laborieuse dans les calmes ces derniers jours.
Olivier de Kersauson, en passe de battre le record de la traversée de l'océan Pacifique à la voile d'est en ouest, entre San Francisco (Etats-Unis) et Yokohama (Japon), approchait mardi du but, poussé par une "météo caractérielle" après une progression laborieuse dans les calmes ces derniers jours. — Greg Wood AFP/Archives

Nuages gris, ambiance brumeuse. Même le tablier rouge du Golden Gate Bridge peine à percer sous un ciel bien bas. Le 12 juin dernier, la baie de San Fransisco a des allures d’hiver brestois quand, après 13 jours, 22 heures et 38 minutes de mer, Geronimo, le trimaran d’Olivier de Kersauson s’adjuge le record de la traversée du Pacifique d’Est en Ouest. Il améliore de près de 19 heures le temps réalisé par Bruno Peyron. En avril, « l’Amiral » avait dépossédé le milliardaire américain Steeve Fosset du meilleur chrono dans l’autre sens, entre San Francisco et Yokohama, au Japon. Les records, Kersauson en a fait depuis longtemps une spécialité. Il les compare à une bête « cruelle »: «Sur cette traversée, mener un bateau gracieux sur une mer mal formée et dans une ambiance étouffante de brume et de pluie, c’était comme si on avait fait en Ferrari douze jours de
chemins de ferme. »
On l’imagine à la table à carte, les doigts noyés dans son épaisse chevelure, tentant de faire parler des prévisions météo que le ciel vient sans cesse démentir. « Un bateau comme Geronimo, ça se pilote en anticipant plus de 1000 miles à l’avance [2000 km] le temps que l’on va trouver. C’est traverser la France en chemin de fer, en jonglant avec les correspondances. Là, le prochain train partait de Toulouse alors qu’on était en route pour Périgueux.» En escale parisienne, Olivier de Kersauson confie pourtant son impatience de repartir. A bientôt 62 ans, le marin semble avoir trouvéde l’autrecôtédu globe une véritable mine aux records, dont il compte exploiter chaque filon. « Kersau » reste l’un des tout derniers skippers en activité à avoir vu naître la course au large. Lui préfère parler de « yachting ». Fidèle second de Tabarly, il a connu ces lignes de départ sur lesquelles se côtoyaient des bateaux de tous âges, de tous types, de toutes tailles. « La règle était simple : on prenait le bateau qu’on voulait et on allait en face. En 1990, quand je suis rentré de mon tour du monde en solitaire, j’ai compris que les cols blancs prenaient le pouvoir. Mon bateau ne correspondait pas aux règlements de course pondus par les
administratifs.Alors je me suis consacré aux records. Aujourd’hui tout le monde ne veut plus faire que ça. » Affranchi des calendriers de compétitions, Geronimon avigue sept mois par an. Longtemps réputé pour sa méchante humeur, se revendiquant parfois «chaleureusement inhumain » à bord, Kersauson dit avoir changé. « L’approche de la course demande rigueur, concentration et ne tolère aucun excès dans les rapports humains. »D’ailleurs, l’équipage de Geronimo est plutôt du genre fidèle. « Je ne cherche pas des mercenaires. Nous sommes tous prêts à mourir pour ce sport, quand d’autres se soucient surtout de savoir s’ils vont pouvoir en vivre. » Depuis ses premiers bords planétaires, « l’Amiral » a toujours laissé traîner dans son sillage quelques lignes ciselées de littérature marine. Il vient de
publier le travail de l’aquarelliste Michel Bellion, peintre officiel de la Marine, embarqué à ses côtés pour un inventaire des côtes bretonnes vues de la mer*. «Une côte, c’est une ombre. On a toujours l’impression qu’elle est à contre-jour. La seule tache de couleur importante, c’est la balise que l’on cherche pour se repérer. Je voulais montrer aux gens cemonde-là.Un monde que nous seuls connaissons, nous les marins, les pêcheurs…J’aurais aimé que ma mère voie aussi cette Bretagne-là. »

Grégory Magne (KaoraPress)
* La Bretagne vue de la mer, par Olivier deKersauson, Le Cherche Midi.