Joachim Barbier: «La France a une vision du foot liée au mépris des élites vis-à-vis du peuple»

FOOTBALL Le journaliste charge la vision française du ballon rond dans un livre...

Propos recuillis par Alexandre Pedro

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Joachim Barbier, à la rédaction de 20 Minutes 
Joachim Barbier, à la rédaction de 20 Minutes  — G. LABARTHE / 20 MINUTES

Reporter pour le magazine «So Foot», Joachim Barbier a écumé une bonne partie de  la planète pour écrire sur le foot et tout ce qui va autour. De ses voyages et de son expérience de journaliste, il tire une conclusion: la France ne sait pas aimer le foot pour ce qu’il est. Explications à travers son livre «Ce pays qui n’aime pas le football. Pourquoi la France appréhende mal le football et sa culture» publié aux éditions Hugo Sport.

D’où vient cette envie de vous payer la France, ce pays qui n’aimerait pas le foot?
J’ai eu comme une éruption volcanique en écoutant les réactions au moment de Knysna. Depuis 2002, de plus en plus de personnes du monde politique, médiatique et intellectuel s’expriment sur le foot.  J’ai eu l’impression qu’il y avait un kidnapping intellectuel. En face, on n’entendait pas grand-chose.  Le titre –parce qu’il faut bien un titre – c’est «La France ce pays qui n’aime pas le foot», mais dans l’idée du livre, c’est plutôt ce pays qui n’aime pas le foot pour ce qu’il est. Ce livre est d’une mauvaise foi absolue, mais le foot c’est un peu de la mauvaise foi, non? A partir de cette réaction épidermique, je me suis posé des questions.  Qu’est-ce qu’un stade par exemple? Pourquoi en France c’est un espace moins démocratique que le reste de la société? Il suffit de voir le pataquès provoqué par la banderole anti Ch’tis, quand Nicolas Sarkozy reçoit le président et l’entraîneur de Lens à l’Elysée. Alors que dans le fond, ce n’est pas si grave.

Est-ce typiquement français, de vouloir tirer des conclusions sociétales d’un fiasco sportif comme celle 2010?
Quand on lit des journaux italiens et anglais en 2010, la critique reste de l’ordre du foot, du jeu. On n’en fait pas un débat de société pour parler d’échec de l’intégration. La société française a peut-être ses propres questionnements. Mais on a une façon d’appréhender le football qui est assez étrange, peut-être parce que nos élites politiques et intellectuelles s’y intéressent seulement depuis 1998. Ils y ont vu un intérêt d’utiliser de récupérer le foot pour servir leur discours. Quand l’équipe de France ne gagne plus à partir de 2006, il faut bien trouver des raisons. De la même manière que l’équipe black-blanc-beur était un fantasme de l’esprit, tout ce qui s’est raconté en 2010 est du domaine de l’arnaque intellectuelle.

Quand on vous lit, on se demande si c’est le football français qui manque d’humour ou bien la France?
Il paraît qu’Anne Roumanoff est la comique préférée des Français, ce qui tendrait à prouver que la France manque d’humour. Le foot a un humour particulier de l’ordre de l’ironie. On va frapper là où ça fait mal chez l’adversaire. On n’est pas dans le politiquement correct. Il n’y avait pas lieu de faire un débat national de la banderole anti ch’tis, qui n’est qu’une vanne plus ou moins réussie. L’Italie est le pays le plus drôle en matière de foot, peut-être car son unité est récente. Les mecs n’arrêtent pas de se vanner entre villes et régions différentes. Tu piques, tu piques et tu réponds. On peut trouver ça lourdingue, moi je trouve ça plutôt drôle.

Pourquoi êtes-vous si cruel avec les supporters de l’équipe de France?
C’est un public de pourris-gâtés à cause de 98. Le supporter des Bleus pensent que siffler c’est supporter. Alors il siffle les adversaires et ses joueurs. Pourquoi va-t-il siffler un Biélorusse méconnu qui rentre en jeu? Parce qu’il n’a pas la culture foot. C’est la même chose quand il siffle lors d’une victoire 5-0 contre l’Ecosse en 2001. Tout ça parce qu’il a attendu 40 minutes pour voir le cinquième but.

Vous écrivez aussi qu’en France, on réduit juste le football à un match de 90 minutes entre 22 hommes. Qu’est-ce qu’il existe de plus et qu’on perçoit mal?
On comprend mal que les supporters vont au stade pour autre chose qu’un simple spectacle. Il y a une ambiance, une intensité, un besoin de confrontation. On va aussi au stade pour ça «sinon il y aurait 50.000 personne pour des entraînements», comme l’explique le romancier John King. Le foot a les mêmes vertus que le carnaval. Pendant 90 minutes, tu fais ce que tu ne peux pas faire d’habitude. En France, non. On veut que les supporters soient exemplaires. Quelque part, il y a une vision d’énarque du foot. Elle est liée au mépris des élites consanguines vis-à-vis du peuple.

Est-ce que le rapport des Français au foot peut changer?
Il a déjà changé. Il y a 20 ans, tu ne pouvais pas dire que tu aimais le foot et aussi la littérature ou la musique. Or, le foot est aussi constitutif de notre culture. Une nouvelle génération le revendique. Mais dans un autre temps, la culture du «supportérisme» est en train de mourir en France à cause de toutes ces lois liberticides. On confond supporters et hooligans.