Vous avez interviewé Fabienne Broucaret pour son essai sur le sport féminin et le sexisme

VOS QUESTIONS Fabienne Broucaret a répondu à vos questions...

C. La.

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Fabienne Broucaret, à 20 Minutes
Fabienne Broucaret, à 20 Minutes — Vincent WARTNER // 20 Minutes
[Le chat est terminé]
 
Pourquoi vous être intéressée au sexisme dans le sport? Ça vient d’une histoire personnelle? 
Pas d’histoire personnelle derrière ce livre, mais d’abord une passion du sport depuis toute petite. L’an dernier, avec la coupe du monde de football féminin, tous les médias se sont intéressés à cette pratique: à la rentrée, j’ai voulu savoir si cet engouement allait durer, et surtout savoir comment cela se passait dans les autres sports. Qu’en était-il du rugby féminin par exemple? J’ai commencé par rencontrer des sportives, et à m’intéresser à leurs conditions d’entraînements, à leur rémunération, aux différences de traitement avec leurs homologues masculins. Ensuite, j’ai poursuivi l’enquête avec des travaux de sociologues traitant de ces questions, comme ceux de Catherine Louveau.
 
Comment le sexisme se manifeste-t-il dans le sport? Peut-on avoir des exemples?
Auparavant le sexisme se manifestait dans l’interdiction de certaines pratiques aux femmes: le foot ou encore le cyclisme ont par exemple été longtemps réservés aux hommes. Au fil des années, ces barrières sont tombées, mais le sexisme est toujours là de manière plus insidieux. On a toujours des sports dits masculins, comme les sports de combats, le rugby, le foot... Et certains ont toujours du mal à accepter qu’ils soient pratiqués par des femmes! Souvenez-vous des propos de Marc Lièvremont expliquant lors de la dernière coupe du monde combien il regrettait que sa sœur fasse du rugby, ou encore de David Douillet expliquant dans sa bio que faire du judo n’était pas naturel pour les femmes, que leur place était à la maison. Ensuite, le sexisme se manifeste dans la sous-médiatisation du sport féminin, les écarts de rémunération, la réduction de la sportive à son corps avantageux, dans les barrières qui empêchent parfois les femmes de devenir entraîneur, présidente de club ou de fédérations...
 
Entraineur d'un club sportif à 80% féminin, je lutte tous les jours pour obtenir des aides financières au développement et à la gestion de l'association ainsi que des créneaux dans des salles acceptant le roller. Les réponses faites par les institutions sont : «Vous ne rentrez pas dans les critères» mais quand je demande les critères on refuse de me les donner. Il s'agit d'un club de Roller Derby qui joue sur le coté Rock’n’roll et fun d'un sport qui se permet d’aligner sur un terrain tout type de femmes avec de grosses amplitudes sur le physique, l'âge, la provenance socioprofessionnel etc. Comment réussir à vendre le sport féminin pour accrocher les décideurs publics?

C’est une question bien difficile. Le problème des aides financières est réel, les collectivités et autres instances préférant souvent soutenir la pratique masculine, plus prestigieuse ou plus médiatique. Je ne saurai vous dire qui contacter, je n’ai pas non plus de recette qui marche à coup sûr, mais vous devriez selon moi souligner, chiffres à l’appui, le nombre de femmes que cela pourrait toucher, les bienfaits de cette pratique pour la santé, les différentes CSP que vous pouvez toucher. Tant que l’on ne vous donne pas les critères, ce n’est pas facile. Essayez aussi de rentrer en contact avec d’autres clubs, dans d’autres régions pour partager vos expériences. 

Les femmes peuvent se démarquer bien plus sur des sports artistiques je pense (Patin à glace, gymnastique, natation synchronisée, danse...) mais ces sports sont moins sponsorisés, moins rémunérés, moins médiatisés... parce que moins regardés. Si, d'un coup, une vague de passion se déchaînait autour de la natation synchronisée au point de faire 5 millions d'audience, et donc la possibilité de vendre des espaces publicitaires une fortune, ce serait tout autre chose...Qu’en pensez-vous?
Les sports que vous citez sont en effet les plus connotés féminins. Ils ne drainent pas autour d’eux une économie comme le foot. Des initiatives sont en bonne passe d’aboutir, notamment via l’Insep, pour rapprocher ces sportives amateurs et les entreprises. Cela permettrait que nos championnes de gym ou de natation synchronisée soient rémunérées : elles s’entraînent à temps plein, et ce sont des sports très exigeants. Cela éviterait aussi que certaines ados/jeunes adultes arrêtent leurs pratiques faute de débouchés financiers. Cela se fait déjà par exemple pour l’ensemble de GR en Italie, et leur équipe a de très bons résultats.
 
Pourquoi vouloir trouver du sexisme là où il n'y en a pas? S'il y avait autant de femmes à s'intéresser au sport féminin qu'il y a d'hommes à s'intéresser au sport masculin vous n'auriez pas l'occasion d'être citée ici, car assurément les salaires et les retransmissions du sport féminin suivraient.
Je suis une femme et je m’intéresse au sport masculin, comme féminin. Et des hommes s’intéressent au sport féminin! Tout ne repose donc pas sur le sexe du public. Certes, s’il y avait plus de femmes dans le public sportif, (mais il y en a déjà de plus en plus), cela aiderait au développement du sport féminin. Mais je crois plutôt qu’il faut changer les mentalités pour que le public et les médias s’intéressent autant au sport féminin que masculin, comme c’est déjà le cas dans les pays nordiques par exemple. Le sport a aussi une histoire, très masculine à ses origines, et certaines pratiques ne sont ouvertes aux femmes que depuis peu de temps. Les femmes ne peuvent s’adonner à la boxe en combats que depuis la fin des années 90! Et la boxe féminine sera aux JO pour la première fois cet été (avec 3 catégories contre 10 pour les hommes!). Vous n’appelez pas ça du sexisme?!
 
Quelles solutions concrètes avez-vous en tête pour améliorer la visibilité et surtout augmenter l'audience du sport féminin? 
Internet offre une nouvelle fenêtre au sport féminin: on y trouve des sites d’infos et des blogs qui permettent une nouvelle forme de médiatisation. Les fédérations de handball et de basket diffusent des matchs féminins sur le web, gratuitement. Et leur audience augmente de mois en mois. C’est une très bonne solution en attendant les retransmissions télé. D’ailleurs BEinSport va diffuser à partir de septembre le championnat de handball féminin. Ensuite, la multiplication des chaînes de télé, notamment sur la TNT, est un très bon vecteur de développement, on l’a vu avec le football féminin et Direct 8. Certaines associations féministes demandent via une pétition une égale retransmission: si une chaîne diffuse le tour de France, elle devra retransmettre le tour féminin, idem pour le Tournoi des VI Nations... D’autres prônent plus de journalistes femmes dans les rédactions sportives pour mieux promouvoir le sport féminin.
 
Quels sont les sentiments des sportives de haut niveau lorsqu'elles sont renvoyées à l'argument «Vos performances sont moindres que celles des hommes donc elles ont un intérêt moindre»?
Je vais prendre le cas du rugby. J’ai interviewé Marie-Alice Yahé, capitaine de l’équipe de France. Pour elle, le rugby féminin est exactement le même sport que le rugby masculin (mêmes règles, etc.), sauf que les joueuses le pratiquent différemment: elles seront moins dans le rapport de force, plus dans l’évitement et la tactique. Pour les sports individuels, comme l’athlétisme et le tennis, ce n’est pas parce que les filles courent moins vite ou tapent moins fort que l’intérêt est moins important: souvenez-vous des courses de Marie-José Perec, des duels Selles-Graff... Le spectacle était au rendez-vous!
 
Le foot a été depuis longtemps un sport «pour les hommes». Aujourd'hui, au-delà de la différence flagrante de médiatisation entre les deux foots, le foot féminin français trouve des couleurs à Lyon. Prenons l'exemple de ce club, où Jean-Michel Aulas cherche depuis longtemps à gagner le Graal avec les hommes alors que les filles sont montées en puissance pour décrocher deux fois de suite la timbale de la Champion’s League. Un magnifique pied de nez, n'est ce pas?
Le foot est un sport «pour les hommes» en France et dans certains autres pays latins notamment! Tout est question de mentalités. Aux Etats-Unis, la pratique féminine du soccer/football est très développée et suscite un très grand engouement de la part du public. En Allemagne, la finale de la dernière coupe du monde féminine fut l’événement sportif le plus regardé à la télé en 2011 (donc plus que la finale de la Ligue des champions masculine par exemple !). Tout est donc relatif selon les mentalités et la culture de chaque pays. En effet, l’exploit de l’équipe de l’OL, avec son doublé en Ligue des Champions, est un beau pied de nez à ceux qui pensent encore que le foot ce n’est pas pour les filles! Mais là encore, si une équipe masculine avait gagné la Ligue des Champions, on en aurait beaucoup plus parlé...
 
Prenons l'exemple d'un sport que je trouve médiatisé de manière assez équitable, le tennis. Pourquoi a-t-on toujours des matches féminins de grand chelem en 2 sets gagnant, là où il en faut 3 pour les hommes? Avant de réclamer le même salaire ne devrait on pas réclamer le même temps de jeu?
Certains matchs féminins durent longtemps, tous ne sont pas pliés en une heure même si en effet deux sets gagnants suffisent aux joueuses selon le règlement. Razzano a par exemple passé plus de 2h30 contre Williams mardi à Roland-Garros. Selon moi, l’égalité des primes lors des Grands Tournois est une avancée énorme pour le sport féminin. Les joueuses s’entraînent de la même manière que les joueurs, leur investissement et leur rythme de vie est le même. Ensuite, l’égalité des primes n’est de rigueur que dans les tournois du Grand Chelem, pas dans les autres tournois. Un joueur classé 20ème mondial aura donc des revenus plus élevés qu’une joueuse qui occupe le même rang. Faut-il modifier le règlement pour passer à trois sets gagnants pour les femmes ? Je ne suis pas une assez grande spécialiste du tennis pour le dire. Il faut tenir compte des différences physiologiques, et cela explique sans doute cet écart de temps de jeu. 
 
Bonjour. Les sportives féminines sont aussi remarquables que leurs homologues masculins. Et leurs qualités sont indéniables, notamment le courage et la persévérance. Mais elles sont moins spectaculaires dans la performance car: Le sport féminin c'est moins haut, moins fort, moins vite. Pour captiver l'attention du spectateur, les tenues affriolantes sont de rigueur. Tenues sexy au tennis et photographes à l'affût! Au beach-volley c'est même le seul intérêt. C'est comme ça, et les sportives féminines s'en accommodent plutôt bien. Le principal amateur de spectacles sportifs reste l'homme, vous ne pourrez rien contre cela malheureusement. Tout débat sur le sujet me semble vain! Non?
Tout débat n’est pas vain, loin de là... Il est fort dommage de réduire les sportives à leurs tenues et à leur physique. Les joueuses de l’équipe de France de football féminin ont prouvé avec la Coupe du monde l’an dernier qu’elles savent bien jouer: elles ont réussir à susciter l’intérêt du public (hommes comme femmes !) grâce à leurs résultats et à leur beau jeu. La FFF avait lancé il y a quelques années une campagne de pub avec quatre footballeuses nues. Je pense que les performances de l’équipe de France ou encore de l’OL ont un impact beaucoup plus grand et beaucoup plus durable. Le public est de plus en plus important dans les stades et devant les écrans de télé, pourtant elles sont en tee-shirt et en short :) Toutes les sportives ne s’accommodent pas de tenues sexys et du glamour à tout prix, mais on est d’accord que certaines en jouent, notamment pour attirer les sponsors.
 
Est-ce que c'est moi qui rêve ou toutes les femmes à Roland Garros sont plutôt jolies? Est-ce un critère pour réussir dans le tennis? Dans le sport?
Tout dépend ce que vous entendez par “réussir”! Sur le terrain sportif, pas besoin d’être mannequin pour enchaîner les victoires. En revanche, sur le terrain du marketing et de la communication, les jolies filles sont plus mises en avant, c’est certain, notamment dans le tennis. Depuis Kournikova, plus connue pour ses allures de top model que pour ses résultats, les sponsors et les promoteurs du circuit féminin privilégient le physique des joueuses pour faire parler du tennis féminin. Cela se voit sur les affiches, les campagnes de pub, etc. Et plus seulement dans le tennis, on retrouve cela dans d’autres disciplines comme le surf.
 
Merci à tous et à toutes pour vos questions et vos coups de gueule ! On a beaucoup parlé des sportives, mais plus largement, il est intéressant d’évoquer la place des femmes dans le sport : à quand une femme entraîneur d’une équipe de France masculine ? Les femmes sont également sous-représentées aux postes d’arbitres, dans les postes à responsabilité des fédérations et des clubs, dans le journalisme sportif... Je vous invite à vous déplacer dans les stades et dans les gymnases, à la rencontre de nos championnes. Certains seraient ainsi peut-être surpris par la qualité du jeu, notamment du football féminin qui n’a rien à voir au plus haut niveau avec la DH masculine ! Et rendez-vous bien sûr aux JO, derrière la porte-drapeau Laura Flessel :) 
 
 

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Présentation du chat:

«Le sport a été inventé par les hommes et pour les hommes». Dès la première phrase de son essai, la journaliste et bloggeuse Fabienne Broucaret pose le constat. Autant dire que les femmes étaient mal parties pour se faire une place sur les terrains de foot.

Qu’importe, Fabienne Broucaret a fait son trou sur le Web en créant le blog Sportissima. Conjuguant sport au féminin et place des femmes dans le sport. Le 7 juin elle pose la question dans un essai, aux éditions Michalon: Le sport est-il le dernier bastion du sexisme?