Jean-Pierre Mocky : « Le football, c'est de l'espéranto »

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En tournant A mort l'arbitre au début des années 80, vous étiez en avance sur les phénomènes de violence dans les stades...

Je m'étais inspiré d'un roman, une série noire d'un auteur anglais qui racontait l'histoire vraie d'un match entre Glasgow et Manchester à l'issue duquel des hooligans ont crevé les yeux de l'arbitre et violé sa femme. J'ai donc eu l'idée de ces supporteurs mécontents qui coursent un arbitre toute une nuit dans la ville. A l'époque, le président de la Fédération française de football m'envoie une lettre d'insultes, en m'expliquant qu'il n'y a pas de violence dans les stades, que les arbitres ne reçoivent pas de cannettes. Les arbitres m'insultent aussi, estimant que je déshonore leur profession. Le seul qui prend ma défense, c'est Raymond Kopa. Un an après la sortie du film, arrive le drame du Heysel. Puis commence une hécatombe pour les arbitres. Un coup de poignard dans le Gard, puis en Espagne, en Hollande, au Japon... Et très vite, on installe des grillages autour des stades pour éviter aux joueurs et aux arbitres de recevoir des cannettes.

Faire un film sur le sport autrement que par le prisme du fait de société ne vous intéresse pas ?

Il y a des sports qui s'y prêtent plus que d'autres. La boxe par exemple, mais il y a déjà eu des dizaines de films. Et puis montrer les sportifs tels qu'ils sont, ce n'est pas toujours intéressant. Zatopek, par exemple, il courait, mais en dehors de ça, il ne faisait rien du tout. Souvent, ça devient intéressant au moment où ils arrêtent. Parce qu'à 30 ans, après avoir été un beau jeune homme, le sportif se rend compte qu'il y a des mecs de 20 balais qui courent plus vite que lui. Ce que le sportif devient à ce moment-là, c'est prenant.

Certains deviennent acteurs. Vous avez déjà fait jouer des sportifs dans vos films ?

Le premier c'était Lino Ventura. En 1953, je tourne avec lui dans Le gorille vous salue bien. C'était son premier rôle. Il fallait trouver une force de la nature qui renverse une voiture. Lui était catcheur. Il ne savait pas phraser, pas quoi dire, ni comment le dire. Et puis, il s'est bien démerdé. On l'a vu par la suite. Après, j'ai failli tourner avec Eric Cantona. On se voyait souvent, mais ça ne s'est finalement pas fait. D'ailleurs, il a un peu le profil de Lino Ventura. Un populaire intelligent. Sans être Lino Ventura, il a quand même fait des trucs. Récemment, on m'a dit que Zinédine Zidane voulait peut-être faire du cinéma après le football.

Dans quel type de rôle le verriez-vous ?

Lui, c'est un naïf, il est bon comme du bon pain. Il est plus proche de Bourvil que de Ventura. Il lui faut un rôle de tendre. Parce que les sportifs, ils finissent toujours par jouer un policier ou un aventurier qui va chasser le lion. Alors, que Zidane, il ne peut pas jouer ce genre de trucs.

Que vous inspire le poids qu'a pris un sport comme le football ?

Demain matin, vous allez dans un bistrot. Au comptoir, il y a moi, le balayeur de rue, un représentant, une concierge... Tous vont parler du match, avec le patron qui est en face. C'est comme une espèce d'espéranto. Tout le monde est au courant, tout le monde peut en parler et ça rapproche les gens. L'ouvrier zingueur peut communiquer avec le PDG. Le cinéma, par exemple, ne permet pas ça !

Recueilli par Grégory Magne (Kaora Press)

Années 1940 : « Adolescent, je joue au foot à Cannes. Comme je suis grand, je suis gardien. Dans l'équipe, il y a aussi Charles Pasqua. » Années 1950 : « J'ai tâté beaucoup de sports. Mais j'ai surtout fait beaucoup de ski. J'ai arrêté par peur de me casser une jambe au moment d'un tournage. » 1984 : Sortie de A mort l'arbitre. « Pour préparer le film, j'ai dû voir 80 matchs. Je cherchais un stade au coeur d'une ville. Ça a été Rouen. Et puis je voulais voir comment se comportaient les supporteurs. »