Daniel Costantini: «Le début de la fin? On peut se poser la question»

HANDBALL L'ancien sélectionneur de l'équipe de France revient sur l'Euro raté de l'équipe de France, avec inquiétude...

Propos recueillis par Bertrand Volpilhac, à Novi Sad
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Jérôme Fernandez face à la Croatie, le 24 janvier 2012
Jérôme Fernandez face à la Croatie, le 24 janvier 2012 — Darko Vojinovic/AP/SIPA

De notre envoyé spécial à Novi Sad,

De son siège de consultant pour RMC, Daniel Costantini n’a pas vraiment aimé ce qu’il a vu en Serbie. L’ancien sélectionneur de l’équipe de France, surpris par la contre-performance de Nikola Karabatic, avoue craindre que ce ne soit le début de la fin pour cette génération dorée, qui doit désormais absolument se «remettre au travail», sous peine de passer une nouvelle fois à travers à Londres, dans six mois.

Quel est le premier sentiment qui accompagne cette défaite?
On savait qu’ils étaient humains, mais comme le dit l’expression, pour moi ils sont passés trop vite du Capitole à la roche tarpéienne. J’ai partagé avec eux le sentiment qu’on n’avait jamais eu une équipe aussi complète depuis deux ans. Puis cette espèce de trauma ou de chronique d’une mort annoncée que nous a jouée Claude Onesta au sortir de Capbreton: «On n’est pas prêts, la préparation n’a pas été bonne…» Et ça se confirme en arrivant ici, avec cet échec face à l’Espagne, qui est une bonne équipe mais pas une super équipe… Le drame, c’est cette incapacité à gérer le match face à la Hongrie, qui a prouvé après qu’elle n’était pas une grande équipe. J’ai un sentiment de gâchis qui avait presque pu être prévu au sein de la délégation. Moi ça m’énerve un peu qu’on puisse communiquer très tôt en disant: «Vous voyez, on a peut-être pas toutes les armes pour être champion d’Europe.»

Parce que c’est faux?
Parce que c’est faux et puis parce que il ne faut pas prendre les gens trop pour des idiots. Qu’un staff prévoit toujours le pire, OK. Moi j’étais le grand spécialiste de ça… Mais là, c’est bizarre. Surtout que j’ai revu le match France-Croatie, il y a beaucoup d’éléments extrêmement positifs. Même avec cette défense que je trouve surréaliste, agressive, très agressive, on pose des problèmes. Mais au moment de faire l’effort pour gagner ce match, personne ne le fait.

«On n'a pas de solution de rechange derrière Karabatic»

Comment expliquer une telle fragilité chez une équipe qui paraissait intouchable?
Je ne veux pas m’acharner sur qui que ce soit, mais est-ce que la France aurait tout gagné avec le Nikola Karabatic qu’on a eu là? On a deux joueurs indispensables: Karabatic et Omeyer. Les deux n’ont pas été bons contre l’Espagne et la Croatie, on a perdu les deux matchs. Les autres étant à peu près à leur niveau. Cette équipe de France-là sans ses deux tauliers redevient tout à fait ordinaire. Mais comment imaginer que Nikola puisse être dans cet état de non-efficacité, de méforme évidente?

Est-ce que l’équipe de France de ces dernières années n’était pas simplement portée par un Karabatic exceptionnel?
Peut-être. Il a manqué la poutre maitresse sur laquelle reposait la maison. En finale, l’an dernier, il rend une stat de dix buts sur 13 tirs. C’est des stats de meilleur joueur du monde… Là, quand tu vois les stats qu’il rend (moins de 25% aux shoots sur l’ensemble du tournoi), tu te demandes comment faire pour gagner. Surtout que tu tes t’habitué à gagner avec lui. Claude Onesta a pourtant tenté plein de trucs. Contre la Croatie, on a redonné les manettes à Guillaume Gille comme ça n’avait plus été le cas depuis bien longtemps. Ce qui se passe ici est intéressant. On a la preuve que par manque de fond de feu, on ne peut pas se passer d’un garçon comme Nikola Karabatic. On n’a pas de solution de rechange. Il faut que le staff, conscient de ça, travaille à un plan B en son absence.

Le besoin d'une préparation à l'ancienne

Peut-on trouver une explication à cette soudaine baisse de niveau?
Il y en a une qui ne va pas plaire à la Fédé, mais comme je n’y suis plus… Est-ce que ce n’est pas le début de la fin? Pour celui qui a un peu de culture, l’Empire romain a dominé pendant des siècles et un jour, il a été attaqué dans ses vraies valeurs, la combativité. Ces joueurs-là sont-ils capables avec leur staff de s’imposer des conditions dures dans la préparation, celles qui prédisposent à être un peu plus en confiance? La question est posée. On nous dit: «Vous verrez, cet été, on va se préparer pendant six ou sept semaines et vous retrouverez l’équipe que vous avez toujours aimée.» On est obligé d’en accepter l’augure. Mais on se pose la question.

Vous ne pensez pas les Experts capables d’endurer une grosse dose de travail?
Le pari de Claude, c’est de capitaliser sur cet échec. Mais ça ne peut passer que par une préparation à l’ancienne, où il faut souffrir. Je me souviens, à Sydney, je m’étais engueulé avec Bertrand Gille car je lui avais dit qu’on ne pouvait pas être champion olympique sans faire des sacrifices. Ils voulaient tirer les bénéfices de l’entraînement, mais aussi du village olympique, de tout ça… J’avais eu l’impression qu’ils avaient compris -sans que ce soit ma leçon- à Pékin. Mais c’est dur de remettre le couvert à chaque fois. A des moments, la souffrance extrême à l’entraînement devient un peu insupportable, parce que ta carrière est bien remplie.

La gestion d’Onesta est-elle remise en cause?
Je ne fonctionnais pas du tout comme lui, donc je suis souvent pris à contre-pied par ses choix. Préparer une compétition planétaire en une semaine, je trouve ça très court. C’est prendre un énorme risque. Celui de bichonner les joueurs, de les mettre dans un certain confort. Mais le risque a été payant pendant des années. Quand tu vois les résultats, tu es obligé de t’incliner. J’imagine mal que cette compétition ratée puisse déstabiliser à ce point l’organisation de l’équipe, que les joueurs n’aient plus confiance dans leur coach.

Préparer Rio 2016

Vous pensez que l’ère des Experts devrait se terminer après les Jeux de Londres?
Oui. On dit que gouverner, c’est prévoir. A un certain moment, si j’étais un responsable de la politique à la fédé, même si les gens ne veulent pas arrêter -car il y a tellement d’avantages à être dans cette équipe-là: les résultats, la reconnaissance, avec finalement peu de travail- il serait de bon ton de tourner cette équipe vers l’avenir. L’avenir, c’est Rio 2016. Et on ne va pas y aller avec des mecs qui sont nés en 76. Ou alors on fait la même connerie que les Suédois de 90 qui ont voulu rester pour être champion d’Europe chez eux en 2002. Ils l’ont été, mais ils se sont complètement écroulés au Mondial suivant où on leur a mis 16 buts. Je pense qu’il serait bien que les Experts, ceux qui ont mérité cette appellation, se fixent un objectif qui serait de dire: «après Londres, j’arrête». Et si le staff prolonge, qu’ils l’annoncent à Jérôme, à machin… Mais il faut avoir des couilles pour dire ça à des mecs qui ont fait ta carrière.

La relève est-elle assurée?
Les joueurs, ils y sont. Mais il faut mettre en œuvre les conditions de la construction de la nouvelle équipe, il faut accumuler les expériences et les voyages. Ce n’est pas du sang, de la sueur et des larmes, mais pas loin. Nous, on a construit la médaille de Barcelone (en 1992), dans un tournoi qu’on faisait tous les ans au fin fond de la Bulgarie, à Lovetch. On n’y mangeait même pas à notre faim, on se battait et tout. Là tu accumules de la confiance. Mais est-ce que le reste des Experts va être capable d’accepter ça?