Une quadragénaire dans le vent

©2006 20 minutes

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La lumière est faiblarde, les étagères encombrées de dossiers suspendus, les fenêtres n'offrent de vue que sur un bar-tabac de village, et on imagine que l'hiver passé ici a pu être glacial. Le dos cassé sur son ordinateur, Raphaëla Le Gouvello ne semble plus remarquer le peu de charme de l'endroit. C'est son grenier, son antre, la coulisse de ses exploits en solitaire. Son port à elle, Pénestin, à l'extrême sud du Morbihan. Le théâtre de ses vacances d'enfants. Raphaëla repart. Le planisphère punaisé face au bureau en atteste. A 45 ans, elle va, dans quelques jours, à nouveau suspendre sa longue silhouette à sa planche à voile, histoire de traverser, du nord de l'Australie à l'île de la Réunion, cette mer épicée qu'on appelle l'Indien. « Un retour vers l'Afrique, souligne-t-elle. Une “suite et fin” à l'histoire. »

Le 25 février 2000, à Saly (Sénégal), Raphaëla Le Gouvello, docteur vétérinaire spécialiste d'aquaculture, s'élance en direction de la Martinique. Avant elle, il y a eu les Peyron, de Rosnay, Beauchêne. « Ils avaient montré que c'était possible de partir en planche sur de grandes traversées, en autonomie totale. » Elle, en rêve depuis l'âge de 16 ans. « Si je ne le faisais pas à 40 ans, c'était foutu. » Elle sera la première femme à vaincre ainsi l'Atlantique. « J'étais tellement obsédée par la nécessité de réussir, qu'une fois arrivée, j'ai eu l'impression de ne pas avoir bien compris certains trucs. J'avais envie de mieux maîtriser. J'avais besoin de revivre ça. »

En 2002, c'est la Méditerranée, de Marseille à la côte tunisienne. Une traversée éprouvante : mer hachée, vents quasi muets qui en un instant soufflent à tue-tête... « J'ai l'impression que l'Indien peut ressembler à ça. Une Méditerranée à l'échelle d'un océan. » Les instants magiques ? « En termes de sensations, ma planche ressemble aux engins sur lesquels on naviguait quand j'étais jeune. Des trucs qui pesaient une tonne. Elle a une grosse inertie et dans chaque risée, c'est le corps qui encaisse. Il y a quand même quelques moments de pur plaisir en mer. Cela peut être un quart d'heure dans une journée, mais ça donne une force phénoménale. »

En 2003, Raphaëla reste 89 jours seule en mer pour relier le Pérou à Papeete. Première mondiale. « Au bout de huit jours, on ressent un gros isolement physique. On a envie de voir quelqu'un, de le toucher, de l'embrasser. Ensuite, on est absorbé par le rythme des journées. Deux heures pour préparer sa planche chaque matin. Puis naviguer, manger, naviguer encore. Le soir, tout ranger avant de se mettre en dérive pour la nuit. Le vrai problème, c'est quand il n'y a plus de vent. Que le calme plat. Dans ces moments-là, rien d'autre à faire qu'attendre. ça peut durer des journées. Une angoisse totale. Bien plus angoissant qu'une tempête. On se demande ce que ça réserve. On est proche de péter un plomb. »

Par moments, croisant le chemin d'un oiseau, apercevant un banc de poissons ou dérangée par des déchets, c'est la scientifique qui se réveille et qui note. « Les chercheurs travaillent avec satellites et compagnie, mais ils n'ont pas l'occasion de se rendre sur place. Alors, avoir les observations de quelqu'un qui passe furtivement dans le coin, ça permet d'aller au-delà. Si cette aventure, ce n'était que moi et ma planche, ce serait vraiment dommage. »

Jamais Raphaëla ne va voir le lieu d'arrivée de ses exploits avant son départ. « C'est une magie tellement incroyable de découvrir un endroit par la mer. » Jamais Raphaëla ne sait vraiment avant ce dont elle aura envie après. « J'ai une traversée pour y réfléchir. Tranquillement. »

Grégory Magne (Kaora Press)