Christian Gourcuff: «On a formé des individualités au détriment du collectif»

MONDIAL2010 L'entraîneur de Lorient revient sur ce début de Coupe du monde et livre son éclairage sur la faillite de l'équipe de France...

Recueilli par Alexandre Pedro

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L'entraîneur français de Lorient Christian Gorcuff le 6 février 2009 à Paris lors du match face au PSG.
L'entraîneur français de Lorient Christian Gorcuff le 6 février 2009 à Paris lors du match face au PSG. — REAU ALEXIS/SIPA

Déçu par ce début de Mondial, Christian Gourcuff analyse pour 20minutes.fr les raisons des bons résultats des équipes d’Amérique du Sud. Le père de Yohann Gourcuff a aussi beaucoup à dire sur l’échec des Bleus. Pour lui, le foot français doit remettre en cause sa façon de former les joueurs.

Que pensez-vous de ce début de Coupe du monde?

Sur le plan du jeu, on n’atteint pas des sommets. Les conditions hivernales n’aident pas, Dunga a bien expliqué que la chaleur aide la créativité. Il y a peu d’équipes spectaculaires. J’ai surtout noté le bon comportement des Sud-américains. Sans être exceptionnels, les Argentins et les Brésiliens sont là. J’aime bien cette équipe du Chili et sa volonté de rechercher le jeu court. On sent beaucoup de plaisir et de spontanéité.

On dit souvent que les Sud-américains font tomber leurs adversaires dans un faux rythme. Est-ce un cliché?

Il y a deux choses: le rythme de la circulation du ballon et celui de la progression de l’équipe. Chez les Chiliens, le ballon circule très vite. C’est une équipe qui ne saute pas les lignes, donc leurs attaques sont assez lentes. Mais ce qui compte, c’est la vitesse de circulation du ballon.

Qu’avez-vous noté au niveau tactique?

Il y a peu d’équipe très bien structurée. Encore une fois, les Sud-américains disposent des organisations les plus stables de part leur capacité à tenir le ballon. On voit que le 4-5-1 est bien le canon actuel. A part l’Algérie et ses trois défenseurs, tout le monde évolue à quatre derrière. 

Comment expliquez-vous les difficultés des grandes équipes européennes?

Il y a la fatigue, un manque d’enthousiasme et de spontanéité évident dans l’expression collective. On peut prendre l’exemple de l’équipe de France. L’Italie et l’Angleterre sont très poussives. Même l’Espagne n’a plus la spontanéité qu’on trouve à Barcelone. C’est peut-être lié à la fatigue accumulée pendant toute la saison. On sent un manque d’envie qui tranche avec les Sud-américains.

Quelle conclusion peut-on tirer des mauvais résultats des sélections africaines?

Je trouve que le joueur africain est encore trop indiscipliné tactiquement. C’est un peu cliché, mais il y a malheureusement un fond de vérité. Ce n’est pas le fruit du hasard si le Ghana – qui n’est pas l’équipe la plus talentueuse mais la plus disciplinée –  va être la seule qualifiée. Le contexte, avec des changements de sélectionneur au dernier moment, n’aide pas non plus. On l’a vu avec l’équipe de France. Il faut que la rigueur soit aussi autour de la sélection. Dans les équipes africaines, c’est trop souvent tout et n’importe quoi dans le fonctionnement. 

Les joueurs se plaignent du ballon. Vous pensez que cela peut expliquer toutes les erreurs techniques que l’on peut voir?

Ça ne contribue pas à la qualité du jeu. On voit qu’il est presque impossible de donner un effet à ce ballon. Ses trajectoires sont très aléatoires. Je ne sais pas si c’était le but recherché mais ce n’est pas une réussite. 

Quelle équipe vous paraît la mieux armée pour aller le plus loin?

J’attends de voir le vrai visage de l’Espagne. Je suis un peu sceptique, il y a des signes avant-coureurs inquiétants. L’Argentine n’est pas géniale mais me paraît solide et possède avec Messi un joueur capable de faire basculer un match. Le Brésil ne donne pas envie de sauter au plafond, mais peut aller au bout quand on voit la concurrence. Mais je n’en fais pas mon favori.

Que vous inspire la proportion médiatique prise par l’élimination des Bleus?

On n’est plus dans le football et le rationnel. J’ai vu des absurdités racontées dans les médias comme cette rumeur de bagarre entre Ribéry et mon fils. Pourtant, il y a des choses à dire sur le jeu de cette équipe. Et je ne parle même pas de tactique ou d’organisation. Il y a des problèmes de base chez les joueurs... 

Faut-il remettre en cause la formation française?

On a formé des individualités au détriment du collectif. A Lorient, on considère que l’épanouissement du joueur se fait dans le cadre du collectif. De façon générale, dans le foot aujourd’hui, on privilégie l’individualité (surtout physiquement). Et après, on essaye de les intégrer dans un collectif alors que le joueur n’a pas cette sensibilité. 

Le foot français forme des joueurs mais forme-t-il des hommes?

Le foot est un jeu collectif. Il y a une dimension intellectuelle inévitable. L’intelligence, ce n’est pas avoir bac +5 mais comprendre la coordination des actions. Avant de savoir jouer en équipe, il faut avoir la volonté de jouer collectivement. Mais le foot n’est malheureusement qu’une vitrine de la société.