Equipe de France: «Ce conflit a peut-être été fédérateur»

INTERVIEW La psychologue du sport Nathalie Crépin discerne un peu de positif dans le feuilleton des Bleus...

Propos recueillis par Matthieu Payen

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Les Bleus Eric Abidal (au centre) et Florent Malouda (à droite) seraient à la tête de la révolte des joueurs. Le 20 juin 2010
Les Bleus Eric Abidal (au centre) et Florent Malouda (à droite) seraient à la tête de la révolte des joueurs. Le 20 juin 2010 — REUTERS/Charles Platiau

Psychologue et préparatrice mentale au Centre ressource en optimisation de la performance et de la psychologie du sportif du Nord-Pas-de Calais, Nathalie Crépin est critique à l’égard de Raymond Domenech, du choix des joueurs et des conditions de préparation des matchs. Mais pour elle, la rocambolesque «mutinerie» des joueurs de l’équipe de France pourraient souder les Bleus.

Pensez-vous que les joueurs de l’équipe de France soient aptes psychologiquement à jouer une qualification contre l’Afrique du Sud?
Ca me paraît compliqué d’avoir les ressources nécessaires, notamment en termes de cohésion de groupe. Cette équipe n’a pas un entraîneur pour fédérer l’équipe. On l’a vu pendant les matchs de préparations, il n’y a aucune cohésion. Une somme d’individualité ne fait pas un tout. Il est incroyable qu’un entraîneur qui n’a jamais fait l’unanimité auprès de ses joueurs, ni chez les anciens ni chez les nouveaux, soit resté à la tête. Or, c’est lui qui doit faire le lien entre les joueurs, c’est son rôle. C’est lui qui impulse cette dimension de groupe. S’il est contesté, c’est impossible à réaliser.

Pourtant, en 2006, Domenech était déjà là et ça s’était passé autrement…

Oui, mais les joueurs ne sont pas les mêmes. L’équipe de France manque aujourd’hui cruellement de joueurs charismatiques. Le seul à avoir du charisme, c’est Ribéry, mais il n’a pas l’étoffe d’un véritable leader. Ce n’est qu’un leader relationnel qui agit au niveau de l’affect. Mais il n’y a plus de leader opérationnel, comme pouvaient l’être des Deschamps, Blanc, Zidane, Vieira. J’étais d’ailleurs très surprise de voir qu’un cadre comme Vieira ne soit pas sélectionné. C’est ce genre de joueur qui est capable de faire le lien entre la génération Zidane et la génération Evra. Finalement, il y a très peu de joueurs [7 sur 23 joueurs] ayant une expérience de Coupe du monde.

Cette inexpérience explique, selon vous, l’étonnante «mutinerie» qui nuit profondément à leur image?

Les joueurs sont dans un autre contexte, ils sont dans une bulle, coupés de la réalité. Ils sont seuls au monde et centrés sur leurs problèmes. Ils ne se rendent pas compte. Mais paradoxalement, je pense que les événements récents ont créé des objectifs collectifs. Ils ont plus de ressources actuellement pour jouer ensemble et donc plus de chance de gagner. Ce conflit a été fédérateur.



Mais les joueurs sont vidés

, non?

Probablement. Tout ce qui est pression, stress, conflits sont générateurs de dépense énergétique. Pour prendre une image, nous avons un réservoir énergétique physique et psychologique. Si ce réservoir est vidé sur autre chose que du football, il ne reste plus rien au moment de jouer.

Des témoignages, dont celui de la ministre Roselyne Bachelot, révèlent que certains joueurs ont fondu en larmes. C’est étonnant de la part de grands professionnels, non?

Il y a une pression énorme à gérer pour eux. Une pression médiatique, une pression de la Fédération, une pression de l’encadrement, une pression du public. Je comprends que certains aient craqué.

Oui, mais ces joueurs sont habitués à la pression dans leur club respectif…

C’est incomparable, la Coupe du monde est une autre dimension. Les enjeux, l’image que l’on donne ne sont pas les mêmes. Comme dirait Dugarry, c’est la Coupe du monde, ce n’est pas un tournoi de sixte. Ajoutez à cela des conflits d’une ampleur énorme et vous comprenez la pression qu’ils subissent.

En les plaçant à l’écart, dans un hôtel retranché n’étaient-ils pas pourtant dans les meilleures conditions?

Pour moi, trop peu de stress génère du stress. Imaginez que vous vous mettez dans une bulle à l’abri de la pression, des médias, des regards. A un moment, vous êtes forcément submergé par un climat anxiogène. Cette surprotection est une aberration. Regardez les joueurs mexicains, ils sont toujours accessibles, ils prennent des photos et signent des autographes à la veille d’un match capital. Il y a d’ailleurs une méthode de préparation mentale qui vise justement à amener le sportif de s’imprégner de stress pour pouvoir mieux l’affronter.