Trente-neuf ans et tous ses dans

©2006 20 minutes

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Dans la voiture qui ramène la famille Traineau vers Paris, Stéphane prend doucement conscience qu'il vient de réaliser « un truc à part »

Les téléphones portables n'en finissent plus de sonner

Messages de félicitations, d'émerveillement

Ce 14 janvier, sous le Coliséum d'Amiens, Stéphane Traineau, 39 ans, vient de remporter le championnat de France de judo dans la catégorie des moins de 100 kg

Le titre pourrait venir se ranger discrètement dans un palmarès qui compte, entre autres, une couronne mondiale, en 1991, deux médailles de bronze olympiques (1996 et 2000) et quatre titres européens de 1990 à 1999

Si ce n'est que Stéphane Traineau n'était pas remonté sur un tapis en compétition depuis les Jeux de Sydney

C'était il y a cinq ans

Entre-temps, Traineau a dirigé les équipes de France de haut niveau avant d'être débarqué, faute de résultats, par la Fédération en septembre dernier

« En fin d'année, j'ai senti le besoin de me remettre en forme, de retrouver la ligne », raconte-t-il

« Les enfants trouvaient qu'il avait grossi, confie Béatrice, son épouse

Ils lui disaient : “Papa, tu n'as plus de muscles !” » Le judoka retrouve les footings en forêt, « les petits plats équilibrés » et fréquente de plus en plus assidûment les tatamis

« L'appétit vient en mangeant, commente-t-il

Les autres athlètes me demandaient, un peu par jeu : “Pourquoi tu t'entraînes, qu'est-ce que tu prépares ?” » L'idée d'un retour fait intimement son chemin

En décembre, il croise l'escrimeur Phillipe Boisse, 40 ans passés, dont le dernier titre olympique remonte aux Jeux de Los Angeles, en 1984

« Il m'a raconté qu'il venait de faire les championnats de France

Et qu'il avait perdu en quart de finale, contre son fils

» Le plus âgé des fils de Stéphane n'a que 11 ans

Rien à craindre donc de ce côté-là

« Lors de mon dernier combat, à Sydney, il était encore petit

Son frère et sa soeur avaient 4 et 1 ans, alors n'en parlons pas

Ils ne m'avaient jamais connu en judoka », souligne-t-il

« Pour eux, un champion, c'était Zidane

Pas leur père », reprend madame

A Amiens, pour la première fois, ils sont tous là, au bord du tapis

« Il y avait aussi ma mère, un copain d'enfance

Une vraie petite bulle

A chaque instant, je pouvais aller puiser de l'énergie dans leurs regards

» Le 14 janvier au matin, Stéphane se pèse une dernière fois dans sa chambre d'hôtel

La ligne est revenue : 99,8 kg

Juste 200 grammes en dessous de la limite officielle

« A 8 h 10, j'arrive au Coliséum pour la pesée officielle

Leur balance affiche 101,5 kg

Il me reste trois quarts d'heure pour perdre 1,5 kg, sous peine de ne pas pouvoir concourir

» Le judoka enfile les survêtements les uns sur les autres

Un coupe-vent, pour transpirer autant que possible, puis il entame un footing désespéré dans les couloirs de la salle

« ça a marché ! » Ensuite, le tournoi

Passée la première victoire, le public, d'abord intrigué, voire moqueur, porte Stéphane sur chaque action

« Le judo était toujours là, en moi depuis si longtemps

» A la Fédération, la prestation inspire quelques grimaces

« On lui a tellement craché dessus, savoure Béatrice

Il leur a montré ce qu'il était

Un mec si gentil, si intègre

» Et puis la victoire, l'incroyable, le chavirement dans le bonheur

Stéphane Traineau, champion parmi les siens

« Dès le lendemain, les enfants ne le regardaient plus de la même manière, poursuit-elle

Maintenant, leur père est vraiment un champion

Qu'il ait gagné une Coupe du monde ou un tournoi du coin, je crois que pour eux, ce serait pareil

» Grégory Magne (Kaora Press)