20 Minutes : Actualités et infos en direct
Grosse fatiguePour ne pas exploser, ces sportifs mettent leur carrière sur pause

Stop ou encore ? Pour ne pas exploser, ces sportifs mettent leur carrière sur pause

Grosse fatiguePlusieurs athlètes font le choix de s’arrêter plus ou moins longtemps afin d’éviter la blessure ou le burn-out. Mais encore faut-il pouvoir s’offrir ce « luxe »
Grégory Alldritt lors de France - Afrique du Sud au Stade de France le 15 octobre, en quart de finale de la Coupe du monde. Le dernier match du 3e ligne tricolore avant sa pause qui durera jusqu'en janvier 2024.
Grégory Alldritt lors de France - Afrique du Sud au Stade de France le 15 octobre, en quart de finale de la Coupe du monde. Le dernier match du 3e ligne tricolore avant sa pause qui durera jusqu'en janvier 2024. - Emmanuel Dunand / AFP
Nicolas Stival

Nicolas Stival

L'essentiel

  • De Florent Manaudou à Grégory Alldritt, en passant par Simone Biles ou Perrine Laffont, des athlètes décident depuis plusieurs années de s’offrir une pause dans leur carrière, avant de replonger.
  • Cet arrêt momentané doit leur permettre de recharger les batteries et d’éviter une blessure ou des problèmes de santé mentale, alors que les calendriers de certaines disciplines ne cessent de s’alourdir.
  • L’encadrement des sportifs se montre plus compréhensif qu’auparavant, mais tous ne peuvent pas se permettre de « geler » leur carrière.

Ils et elles ont dit « stop », pour quelques semaines ou pour plus longtemps. Le corps usé, l’esprit lassé, ces athlètes de haut niveau en ont plus qu’assez. Alors ils ont décidé de mettre leur carrière sur « pause ». De descendre pendant un moment d’un manège aussi enivrant qu’épuisant, qui ne s’arrête jamais, ou si peu. On ne parle pas ici des « fausses » retraites suivies de retours plus ou moins bien réussis, comme dans les cas de Michael Jordan ou de Björn Borg par le passé. Ou bien des athlètes qui ont décidé de devenir mères, telles Cléopâtre Darleux ou Amel Majri.

Il est question du rugbyman Grégory Alldritt, le taulier du XV de France et de La Rochelle, au repos depuis la Coupe du monde et jusqu’en janvier, ce qui pourrait inspirer Antoine Dupont après les Jeux de Paris. Ou encore de la championne olympique de ski de bosses Perrine Laffont, qui a fait une croix sur les compétitions du prochain hiver, de la joueuse de tennis espagnole Garbine Muguruza, à l’arrêt depuis février et pour une durée indéterminée…

Toutes et tous espèrent imiter un Florent Manaudou ou une Simone Biles, la reine de la gym qui a vite retrouvé un niveau époustouflant malgré deux ans loin des praticables, une éternité à l’échelle d’un sport aussi juvénile. « Il faut vraiment prendre une pause mentale, sinon votre corps décidera pour vous », lâchait l’Américaine de 26 ans, quadruple médaillée d’or olympique, après son retour triomphal en août dernier, lors de l’US Classic à Chicago.

S’il n’a pas vraiment le même gabarit que la « puce » Biles, Alldritt a repris ses arguments lundi à Paris lors de la Nuit du Rugby. Le bulldozer des Bleus s’est félicité de pouvoir s’octroyer « une plage de récupération » et d’en profiter pour soigner un corps meurtri par les chocs, « plutôt que d’être contraint par la blessure au repos forcé pendant six mois ou plus ». Directeur général de Provale, le syndicat des joueurs de rugby, Mathieu Giudicelli applaudit : « C’est une stratégie hyperintelligente de la part du Stade Rochelais. Greg Alldritt a été très sollicité ces dernières saisons. Contrairement à ce qui se faisait jusqu’à présent, on anticipe, on se repose avant de se blesser. »

« Certains athlètes s’entraînent sept jours sur sept »

La parole se libère peu à peu autour de la santé des sportifs, physique comme mentale (les deux étant très liés), après avoir été trop longtemps confondue avec de la faiblesse, surtout dans des sports aussi estampillés « muscles et testostérone » que le rugby. Mais l’herbe n’était pas forcément plus verte ailleurs.

« Quand j’ai démarré le tennis, ce genre de choses était mal perçu, indique Pier Gauthier, ancien professionnel désormais préparateur mental. Auparavant, les sportifs serraient peut-être davantage les dents et prenaient plus de risques. J’explique à mes athlètes qu’il vaut mieux prendre une semaine régulièrement plutôt qu’être tout à coup arrêté pendant un mois parce que ton genou est éclaté. Il y a des cas d’athlètes qui ne prennent pas de vacances, s’entraînent sept jours sur sept. C’est du grand n’importe quoi. Et il y a des entraîneurs qui valident ça. »

L'année 2023 a été faste pour Perrine Laffont (ici à Park City, Etats-Unis, le 2 février), victorieuse du gros globe du général de la Coupe du monde et double championne du monde de ski de bosses, en simple et en parallèle.
L'année 2023 a été faste pour Perrine Laffont (ici à Park City, Etats-Unis, le 2 février), victorieuse du gros globe du général de la Coupe du monde et double championne du monde de ski de bosses, en simple et en parallèle. - Jeff Swinger / AP

Dans les cas qui nous intéressent, se mettre sur pause ne signifie pas se poser dans son canapé avec une canette et des chips pour regarder ses collègues suer à la télé. « J’ai envie de m’entraîner, de passer plus de temps sur les skis, chose que l’on a très peu le temps de faire d’habitude, affirme Perrine Laffont. On court tout le temps après le temps. Je veux aussi reprendre de la fraîcheur mentale. » La skieuse ariégeoise avait évoqué ses moments de « détresse » et de « dépression » dans le documentaire STRoNG, aussi forts que fragiles, disponible sur Prime Video.

Finaliste olympique à Sotchi en 2014, à 15 ans à peine, Laffont en a aujourd’hui 25 et elle a absolument tout gagné. Alors, elle profite d’un hiver sans JO ni Mondiaux pour refaire du jus et se projeter vers 2025 et 2026 avec son nouvel encadrement. « Le but, c’est aussi de ne pas retomber dans la fatigue qu’on accumule saison après saison, et d’anticiper cela, développe la Pyrénéenne. Car on va dire que mon palmarès est fait. Ce qui va m’arriver, ce n’est que du bonus. » De nouveau fraîche et dispose, Perrine Laffont espère glaner au moins un sixième sacre mondial en Suisse en 2025, puis un deuxième titre olympique l’année suivante en Italie.

« Tu as des mecs surmenés qui n’en peuvent plus »

« Ce qui épuise aussi, c’est la pression mal gérée par rapport à des objectifs, aux aspects financiers, souligne Pier Gauthier. Quand j’accompagne des athlètes, c’est sur du long terme, et je leur apprends à être aidés par cette pression, pour qu’elle les stimule, plutôt que de les limiter. » « Les staffs, aujourd’hui, sont plus à même d’écouter ses problématiques, poursuit le préparateur mental. Mais il y a encore besoin d’évoluer car si la parole se libère, on part de loin. »

Dans le cas du rugby, Mathieu Giudicelli assure « voir une évolution dans la mentalité des entraîneurs et des présidents de clubs ». Mais le DG de Provale ne peut que constater lui aussi l’ampleur du chantier restant à mener. « Tu as des mecs surmenés, surutilisés, qui n’en peuvent plus. Ils n’ont plus le goût de jouer ou de s’entraîner. C’est tabou d’en parler pour certains joueurs, même auprès d’une personne de confiance. Car tu as toujours l’image du joueur privilégié, bien payé, qui n’a pas à se plaindre… »

Plus facile pour les stars

Et puis, pour un honnête élément de Top 14 comme de Ligue 1 ou d’ailleurs, le spectre de la concurrence rôde. Tout le monde n’a pas l’aura ni le poids dans un club d’un Alldritt ou d’un Dupont. Sur le papier, décider de prendre une pause salvatrice semble plus facile dans un sport individuel, où l’athlète est son propre patron. Mais là aussi, tout est une question de statut. « Si on est Djokovic ou Nadal, on a un compte en banque qui permet de s’arrêter aussi longtemps qu’on veut, souligne Pier Gauthier. Le judoka ou l’athlète qui se battent pour survivre, quand il s’arrête, il n’y a plus d’argent qui rentre. Moi, j’étais 200e à l’ATP, si je ne jouais pas pendant deux mois, j’étais en négatif sur mon compte. »

C’est donc aux stars de dépasser les tentations individualistes pour prendre la parole aux noms de leurs collègues dans l’ombre. Et aux syndicats, comme celui des footballeurs français (UNFP), qui a publié un communiqué mercredi contre la surcharge des calendriers, en rappelant que « voilà des années que l’UNFP et la FIFPRO [le syndicat international des joueurs] tirent la sonnette d’alarme » et « dénoncent la surcharge de travail qui met en danger non seulement l’intégrité physique des acteurs, mais également leur santé mentale ».

Seulement, comme le chantaient les Nèg’Marrons, « c’est la monnaie qui dirige le monde, c’est la monnaie qui dirige la Terre ». Et rien ne dit que le sport, en particulier le football tendance CVC et Infantino, soient enclins à entendre ce type de doléances.


Sujets liés