JO 2021 – Aviron : « Tu m’emmènes au bout du monde, je t’emmène sur Mars »… Tarantola-Bové, l’argent pour une vraie complicité

JEUX OLYMPIQUES Les deux Françaises, deuxièmes en deux de couple poids léger ce mercredi matin à Tokyo, ont des personnalités très différentes mais affichent une sincère proximité

Nicolas Camus
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Laura Tarantola et Claire Bové en larmes au moment de recevoir leur médaille d'argent en deux de couple poids légers aux JO de Tokyo.
Laura Tarantola et Claire Bové en larmes au moment de recevoir leur médaille d'argent en deux de couple poids légers aux JO de Tokyo. — Darron Cummings/AP/SIPA
  • Laura Tarantola et Claire Bové ont remporté la médaille d'argent en deux de couple poids légers ce jeudi matin aux Jeux olympiques de Tokyo. 
  • Le duo, formé il y a bientôt quatre ans, affiche une sincère complicité qui fait leur force. 
  • Très proches, elles ont beaucoup appris l'une de l'autre, et ne réalisent pas encore tout à fait qu'une belle médaille vient de récompenser tout ce temps passé ensemble ces dernières années. 

De notre envoyé spécial à Tokyo,

Le sprint final est lancé et Mathieu Androdias n’en peut plus. Il se lève et descend quelques marches pour se rapprocher un peu de l’eau, où Laura Tarantola et Claire Bové bataillent pour une médaille. Le champion olympique en deux de couple la veille avec Hugo Boucheron hurle des encouragements et se met à siffler. Très fort. On y a laissé notre tympan gauche mais ça valait le coup. Les deux Françaises décrochent l’argent en deux de couple poids léger, premier podium olympique pour l’aviron féminin tricolore depuis vingt-cinq ans.

« C’était archi-dense. Elle m’a fait mal cette course », en sourit Androdias quelques instants plus tard. Finalement, mieux vaut être sur le bateau qu’en tribunes. « Une fois que le feu passe au vert, tu ne stresses plus. Là, c’est une horreur, tu stresses pendant plus de six minutes, souffle-t-il. Les 500 derniers mètres, c’était chaud, chaud, chaud. Tout le monde revient, c’est une fin de course énorme. Elles ont été super costaudes pour réussir à se positionner à ce moment-là. »

2 ? « Mais non c’est notre ligne d’eau ! »

Ce dernier quart de course, parlons-en. Une tension pas possible sur le plan d’eau et une indécision à vous couper la respiration. Au coude à coude avec les Italiennes et les Anglaises, juste derrière les favorites néerlandaises, nos deux Frenchies tiennent la cadence avant de lâcher les chevaux à l’approche de la ligne. Les quatre bateaux terminent dans un mouchoir de poche. On tourne la tête vers le tableau d’affichage, excités, inquiets. Les secondes s’étirent… La suite, ce sont les deux héroïnes qui racontent.

« On passe la ligne, complètement dans le jus et je sais pas du tout où on en est, entame Laura Tarantola. Je dis à Claire "peu importe le résultat, c’était trop cool, merci". Après je vois marquer deuxième sur le tableau d’affichage, je dis à Claire "regarde !", et elle me répond "mais non c’est notre ligne d’eau!". » Les deux filles se marrent. Claire Bové enchaîne : « Après je vois qu’ils nous montrent à l’image, je me dis mais noooooooon, c’est pas vrai, et Lolo qui continue, qui me dit "mais siiiiiii, regarde on doit aller à ce ponton-là, et pas à celui là-bas". Et là je commence à me dire mais oui, mais oui ! »

Mais oui Claire, vous êtes bien deuxièmes, 14 centièmes de seconde derrière l’Italie et 49 devant les Pays-Bas, qui sauvent une médaille pour un tout petit centième face à l’Angleterre. Des écarts extraordinairement minimes après deux bornes à la rame. Pas loin des larmes, Frédéric Perrier, leur entraîneur, a du mal à réaliser. « C’est trop énorme », savoure-t-il.

Les poids légers sont une catégorie spéciale, où toutes les filles sont à la limite autorisée (57 kg), et possèdent donc une puissance similaire. « C’est une discipline super dense, ça se joue à rien, reprend-il. Elles ont tout optimisé, ce qui était une faiblesse avant est devenu un gros point fort, puisqu’elles font partie des plus fortes aujourd’hui en fin de course, tout en gérant bien au milieu. »

« Elles se sont dit que tout était possible »

Cette médaille d’argent constitue un joli renouveau pour l’aviron féminin, qui n’avait donc pas vu la couleur d’un podium depuis Atlanta. A l’époque, Christine Gossé et Hélène Cortin décrochent le bronze en deux sans barreuse. La première pilote désormais le secteur féminin, qu’elle a entrepris de remettre sur pied depuis maintenant neuf ans. Elle était aux premières loges, évidemment, pour observer la relève triomphante.

« Elles prennent l’argent, c’est encore mieux (que moi), apprécie-t-elle. Je suis super contente pour elles, pour leur entraîneur et toute la team, car on ne réussit pas tout seul. Il y a une ambiance dans l’équipe, du soutien, dans les tribunes il y avait le double, Matthieu et Hugo, qui a gagné hier [mercredi] et ça aussi ça donne de l’élan aux filles. Elles se sont dit que tout était possible, elles sont toujours positives et on savait qu’elles allaient très vite à l’entraînement. Il n’y avait plus qu’à. »

L'émotiooooooooooon.
L'émotiooooooooooon. - Darron Cummings/AP/SIPA

Cette médaille, comme celle des garçons, va donner un sacré élan à l’aviron français, à trois ans des JO de Paris. Laura Tarantola (27 ans) et Claire Bové (23 ans) seront là, bien sûr. Les deux ne vont plus se lâcher, et heureusement. Ce serait dommage de ne pas profiter encore d’une si belle harmonie. Les deux filles, chacune dans leur genre, sont d’un naturel irradiant. Laura la force tranquille et Claire la solaire se sont trouvées, vraiment. Ecoutez-les parler l’une de l’autre (enfin, lisez…), vous ne serez pas déçus.

  • Laura Tarantola sur Claire Bové : « C’est une coéquipière rêvée, une personne qui pour moi représente le dépassement de soi. C’est une acharnée de travail, elle a la tête bien faite, j’ai une confiance totale en elle. Dans notre bateau, je sens cette confiance mutuelle, beaucoup de respect pour l’autre. Là, on est arrivées à un point d’amitié tel que quand c’est dur, on le fait pour l’autre. Elle a un peu un grain sa tête, des fois elle part très loin, je la comprends pas toujours, mais j’ai appris à la connaître. C’est une personne géniale, toujours de bonne humeur, et qui quand elle a un objectif en tête y va à fond. Pour moi le sport est une aventure humaine et collective, et je suis très contente de la partager avec Claire. On aura ce lien toute notre vie. Vice-championnes olympique ensemble, on a passé un cran dans notre relation ! »
  • Claire Bové sur Laura Tarantola : « Pour moi Laura c’est un roc, j’ai du mal à concevoir qu’elle puisse avoir des faiblesses. Je sais que je peux compter sur elle, peu importe ce qui va se passer. Elle est forte, tout le temps. Dans sa tête, c’est calme, posé, juste. Elle m’a appris énormément de choses depuis qu’on se connaît. Je suis sortie de juniors, et j’ai trouvé une coéquipière en or, quelqu’un qui m’a fait grandir, qui m’a fait accepter les autres, qui m’a sortie de mes défauts et appris à m’exprimer pour que je puisse m’ouvrir aux autres. J’ai trouvé une amie. On se le dit à chaque départ, toi tu m’emmènes au bout du monde, moi je t’emmène sur Mars. Parce que sans elle je ne suis rien, je ne vais nulle part. »

On vous avait prévenu. Ce duo, formé toute fin 2017 quand la benjamine a débarqué en équipe de France – « Laura était une idole pour Claire », rappelle Frédéric Perrier – semble en béton armé. En passant près de 200 jours par an ensemble, il résiste à tout, aux blessures de la première comme aux coups de moins bien de la seconde.

Exemple encore il y a trois jours, quand Tarantola trouve Bové en pleurs dans sa chambre car elle n’est pas au bon poids. « Moi aussi j’avais peur, mais je l’ai calmée, on s’est posée, on a discuté », raconte l’aînée. « Je suis un peu flippée là-dessus à chaque fois. Et là, encore une fois, je suis contente d’avoir Laura avec moi qui me rassure, complète Bové, vraiment pas du genre à cacher ses émotions. Je lui ai fait confiance et ça s’est bien passé. » Oh que oui.