Lamine Guèye: «Le ski est en train de mourir»

SKI Le président de la fédération sénégalaise ne garde pas un très bon souvenir des Mondiaux de Val d'Isère...

Recueilli par Romain Scotto

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V.Pinto/REUTERS

Le skieur qui descendait Bellevarde en chasse neige aux Jeux de 1992 est aujourd'hui président de la fédération sénégalaise de ski. Mais aussi l'un des plus fervents opposants à la fédération internationale dont il dénonce régulièrement les abus. A Val d'Isère, Lamine Guèye s'est fait le porte voix des petites nations.

Imaginez-vous un jour un skieur africain devenir champion du monde de ski?
Physiquement, il faut deux pieds et deux jambes pour gagner. Pour les athlètes, il n'y a pas de problème. Mais au niveau des instances dirigeantes, je pense qu'ils mettent tout en oeuvre pour que ce soit extrêmement difficile. Je pense que la beauté du sport se vérifie par la multiplicité. Plus il y a d'athlètes, plus il y a de nations, plus il y a de diversité, mieux c'est pour le sport, encore plus pour le ski. Il se trouve qu'aujourd'hui, on n'est pas du tout traité de la même façon lorsque l'on court pour le Sénégal que pour l'Autriche. On n'a pas la même considération. Certaines choses ne sont pas acceptables au niveau de la fédération internationale de ski (FIS). S'il faut prendre un avocat international, je le ferai.

Qu'est ce qui n'est pas acceptable?

Ils ont imposé des qualifications aux petites nations. Ils gardent les 50 meilleurs pour la course principale. Et ensuite, ils mettent tous les autres dans une course de qualification pour ne garder que les 25 meilleurs. Mais il est évident qu'on ne peut pas rivaliser avec des skieurs de Croatie, par exemple ou de Slovénie. On n'en a pas les moyens. Là où on frise l'illégal, c'est que pour ces championnats du monde, ils nous ont pris en otage en nous disant «si vous ne venez pas, vous n'irez pas aux Jeux olympiques». Mais personne ne veut dépenser de l'argent pour faire juste une course de qualification à l'autre bout de la station, sans support médiatique, sans aucun public.

Vous auriez préféré ne pas disputer les Mondiaux?
Nous ne voulions pas venir dans ces conditions. Imaginez des skieurs qui sont partis d'Afrique du Sud qui ont pris l'avion de Johannesbourg, qui arrivent ici, disputent une course de qualification et font le voyage retour pour renter chez eux. Le prix est démesuré. Aux JO, ils défendent encore une participation minimum même si ça se réduit comme peau de chagrin.

On vous a vu au bord de la piste discuter avec le président de la FIS. Que lui avez-vous dit?
Déjà qu'il n'était pas normal de traiter ainsi 50 nation sur 75 présentes ici. Beaucoup n'acceptent pas ce règlement. Et surtout, il n'est pas normal de voir la FIS prendre en otage les fédérations. Ce sont les procédés de la mafia. Si on ne vient pas, on ne va pas aux JO. Ca s'appelle du chantage. La valeur du sport, c'est de faire un pont entre les sociétés. Aujourd'hui, vous mettez 15 nations sur la piste, et 60 sont exclues de la fête. On ne peut pas garder quatre athlètes par nation, mais avant, on avait 130 coureurs sur la même piste. Ça se passait à la perfection. Quand vous retriez dans votre pays, vous pouviez dire, voilà, le Sénégal est arrivé 47e et nous avons battu l'Azerbaïdjan, l'Iran et nous sommes à 30 secondes du leader! C'était le sport dans sa grande largeur. Aujourd'hui, ils veulent faire un sport étriqué et nous ne sommes pas d'accord. Ils sont entrain de nous tuer. De mettre fin aux espoirs de nos skieurs.

L'esprit des Mondiaux n'existe plus alors?
Vous avez vu que certains skieurs sont partis avec un brassard noir, en signe de deuil. Ca veut dire que le ski est en train de mourir. La FIS fonctionne comme un vieux royaume un peu poussiéreux. Et moi j'ai l'intention de changer cela.

Etes vous aidé financièrement par la FIS?
A ce jour, je n'ai jamais eu accès aux bourses proposées par la FIS. Je parle du Sénégal. Quand j'entends le président de la FIS dire qu'il y a 22 millions d'euros attribués aux petites nations, je suis étonné. Mais il y a plus grave encore. Le président de la FIS a dit que les coureurs qui participaient aux qualifications étaient moins bons que les touristes. Nous attendons des excuses. Parce que tout le monde rêve d'être champion du monde. Malheureusement pour nous, nous n'avons pas 250.000 euros à dépenser pour être au top niveau. Ça ne fait pas de nous des gens inférieurs. Simplement des gens qui vont moins vite et qui méritent tout autant le respect.

Selon vous, tout le monde a le niveau pour descendre une piste aussi exigeante que Bellevarde?
Il n'est pas question de faire partir tout le monde de cette piste là. Il faut évidemment mettre une limite en nombre et une limite technique. Il y a un énorme fossé entre ne laisser partir personne et laisser partir tout le monde. Ce que je propose, c'est de prendre les 50 premiers mondiaux et d'ajouter ensuite deux coureurs par nation.

Quel souvenir gardez-vous de votre descente sur Bellevarde aux Jeux de 1992?
A la fin du parcours, j'étais exténué, totalement crevé, parce que c'était une piste exigeante. Arrivé en bas je n'avais plus rien, j'étais sec. Et il restait une dernière bosse, très importante à passer. J'ai entendu un brouhaha, une clameur qui montait de l'aire d'arrivée. C’était les spectateurs qui hurlaient parce qu'il y avait un Sénégalais qui descendait sur la piste. Ça, ça m'a donné une énergie pour passer le dernier obstacle et j'ai finalement pu arriver jusqu'en bas. Les gens applaudissaient le symbole de quelqu'un qui vient d'un continent où il n'y a pas de neige. C'est l'ouverture du sport et c'est l'esprit olympique.

Après tout, pourquoi forcer à ce point les choses?

Ce n'est pas qu'on force les choses. Il y a une demande. On n'oblige pas les gens, chez nous, à faire du ski. Un siècle en arrière, les Sénégalais ne voyageaient pas. Aujourd'hui des Africains se trouvent à un moment de leur vie en Italie, en Islande, au Canada pour faire des études ou autre. Le monde n'est plus aussi limité géographiquement qu'avant. Des gens découvrent ce sport et ils l'adorent. Mais on peut prendre le problème dans l'autre sens. La Suisse a gagné la coupe de l'America et pourtant il n'y a pas de mer en Suisse. Et est-ce qu'on dit à la Suisse, vous ne faites pas la coupe de l'America? Vous imaginez la façon dont ça restreint le sport. A une époque, les courts de tennis et les terrains de golf étaient aussi interdits aux noirs. Il y a une ouverture générale aujourd'hui et il n'est pas question que le sport n'en fasse pas partie. Il est temps que la FIS remette les pendules à l'heure.