« Lloris ou Giroud aimaient bien que je les prépare aux questions pièges », raconte l’ancien chef de presse des Bleus

INTERVIEW Philippe Tournon, l’attaché de presse historique des Bleus d’Hidalgo à Deschamps en passant par Jacquet, publie un livre sur ses 30 ans au plus près des Tricolores

Propos recueillis par Julien Laloye

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Philippe Tournon avec Antoine Griezmann, lors de sa dernière conférence de presse le 13 juillet 1998.
Philippe Tournon avec Antoine Griezmann, lors de sa dernière conférence de presse le 13 juillet 1998. — FRANCK FIFE / AFP
  • Philippe Tournon a été le fidèle chef de presse de l’équipe de France de 1982 à 2020, hormis les années Domenech.
  • Du haut de ses six Coupes du monde et autant de championnats d’Europe, l’ancien journaliste de l’Equipe a vu passer neuf sélectionneurs et les meilleurs joueurs de l’histoire tricolore.
  • Il raconte ses souvenirs dans Un rêve Bleu, paru le 6 janvier aux éditions Albin Michel.

Philippe Tournon nous a donné rendez-vous chez lui, à cinq minutes en métro du siège de la Fédération française de football, où son épouse, ancienne assistante d’Aimé Jacquet, travaille encore. Dans son salon, un magnifique coq rouge pétant – une sculpture – ne fait pas d’ombre à la pièce de choix : un siège molletonné en tissu éponge France 98, avec la mascotte Footix courant après un ballon pour se réchauffer les fesses.

L’attaché de presse éternel des Bleus, 337 sélections entre 1982 et 2020 hors la parenthèse Domenech, vient de publier son grand livre souvenir chez Albin Michel. Un rêve Bleu raconte les joueurs et les sélectionneurs qui ont fait la grandeur de l’équipe de France de Platini à Mbappé, d’Hidalgo à Deschamps. Interview madeleine de Proust.

Philippe Tournon en chef de rang pour la photo de classe.
Philippe Tournon en chef de rang pour la photo de classe. - FRANCK FIFE / AFP

Le jour où Cantona a dit aux journalistes « je vous pisse à la raie » (1994)

« On est quelques mois après le traumatisme de la Bulgarie et la relation avec les médias est délicate. La tonalité générale était assez suspicieuse, comme souvent autour de l’équipe de France. Il n’y a pas eu d’affaire Deschamps en 2018 comme il y a eu une affaire Jacquet en 98 mais la presse ne débordait pas d’un enthousiasme monumental quand on est partis à Moscou, par exemple. Bref, à l’époque certains joueurs ne veulent plus parler à la presse alors Aimé Jacquet me demande d’organiser une réunion de conciliation. Les points de vue n’étaient pas facilement conciliables.

Ça tiraille un peu, puis là mon Canto, qui se dresse, fier comme Artaban, "Messieurs, je vous pisse à la raie, au revoir". Il n’était pas fâché, mais disons qu’après cette réunion, les rapports n’ont plus été aussi fréquents. Mon premier match en tant qu’attaché de presse, en 1982 au Portugal, la vingtaine de journalistes français attendait le feu vert de Michel Hidalgo pour rentrer dans le vestiaire au coup de sifflet final. Il me disait "Attends attends, il n’y a rien qui presse, laisse récupérer les joueurs". Le curseur s’est bien déplacé ensuite. »

Le jour où vous avez envoyé un sélectionneur en media training (2003)

« C’était ce pauvre Jacques Santini, qui se retrouve dans l’appartement du journaliste de TF1 Jean-Claude Narcy pour travailler sa diction. Jacquot avec son accent franc-comtois et l’autre en face un peu désespéré, c’était un grand moment (rires). Il n’y avait rien à faire. Aimé Jacquet n’était pas très fluide non plus dans son vocabulaire ou les termes à employer, çaroge lui a certainement causé du tort à un moment, avant 98.

Mais le plus compliqué c’était Roger Lemerre. Pas tout à fait un tribun mais il pouvait parler clairement, c’était dynamique, c’était vivant, mais alors il avait cette conception à lui de la droiture, de la loyauté… Pendant plus de deux ans, il est resté sans donner d’interview à personne, c’était le premier sélectionneur à couper les ponts avec les médias. Le rapport avec la presse, ça se travaille. Deschamps est un bon exemple. A peine arrivé au centre de formation de Nantes, il a fait du media training, il s’est familiarisé avec ça. Il maîtrise l’exercice à la perfection. »

Le jour où Aimé Jacquet a interdit les portables à table (1998)

« Il y a toujours eu des codes de bonne conduite tacites en équipe de France, mais avec la perspective de la Coupe du monde à la maison, Jacquet a demandé que je notifie un certain nombre de règles, comme celles des amendes en cas de retard et du bannissement des téléphones portables à table. Cette règle a toujours perduré, même si certains trichent en douce. Les usages ont évolué, alors les staffs se sont adaptés. Après les matchs dans le vestiaire, une fois que Didier a dit un petit mot, deux minutes maximum, chacun fait son truc et peut sortir le téléphone.

La seule entorse, ça a été Hatem Ben Arfa avec Laurent Blanc. Il a décroché son téléphone pendant la causerie alors qu’on avait perdu, et avec sa naïveté naturelle, il n’avait pas le sentiment de faire un impair. A la fois, tout est devenu plus sensible, mais fondamentalement pas grand-chose n’a changé dans la vie de groupe. L’ambiance dans le vestiaire, les minutes qui précèdent l’entrée sur le terrain, les bruits de crampons, les phrases qu’on s’échange, ce sont les mêmes moments de solennité de Platini à Griezmann. »

Le jour où la venue des femmes de joueurs est devenue un problème à anticiper (1996)

« Pour l’Euro 96, la question avait été évoquée parmi d’autres, les épouses avaient été ajoutées à un déplacement de quelques cadres de la fédération. Une dizaine de femmes s’étaient greffées et une fois arrivées en Angleterre, il y avait madame Djorkaeff et madame Leboeuf dans le coup, personne n’a été capable de leur dire si elles avaient le droit de venir à l’entraînement, alors en toute bonne foi, elles étaient venues. Aimé Jacquet a piqué une colère qui nous a beaucoup surpris, surtout les maris concernés ! "Vous avez bafoué l’esprit d’équipe, c’est inadmissible", c’était un peu exagéré mais au moins ça a permis de mettre les choses au clair pour 98.

Les femmes des joueurs français en 1998 à L'Elysée. .
Les femmes des joueurs français en 1998 à L'Elysée. . - PATRICK GELY/SIPA

Cela reste un sujet épineux. Au Brésil en 2014, ça avait été chaud. L’hôtel n’était pas prêt, le standing n’était pas le bon. En 1986, au Mexique, les femmes n’étaient pas là, mais l’hôtel était ouvert aux quatre vents, avec des supporters marseillais et quelques jolies touristes en voyage, c’était le va-et-vient permanent. Après, il n’y a pas de vérité. Je cite toujours l’Euro 92 en Suède, où les Danois avaient été repêchés alors qu’ils étaient en vacances avec femmes et enfants. Donc ils ont passé toute la compétition en famille, et ils ont été champions d’Europe quand même. »

Le jour où vous vous êtes permis de booster les joueurs avant une conférence de presse (2013)

« C’était après le retour du match de barrage en Ukraine (2-0). L’atmosphère générale était tellement à l’abattement au retour de Kiev, les mecs avaient le nez dans les chaussettes. Alors j’ai fait passer le message aux joueurs : "Il faut que vous veniez en conférence de presse avec des éclairs dans les yeux, sans baisser la tête, en mode commando". Si les journalistes repartent en ayant vu les mêmes tronches que celles qu’ils ont vues à Kiev, c’est sûr que là on ne va remobiliser personne. Sinon je ne me permets pas de les "briefer", en dehors de vérifier qu’ils ne débarquent pas la casquette de travers.

Certains, la première fois, je ne sais pas la catastrophe qui m’attend quand ils ouvrent la bouche (rires). D’autres sont demandeurs. Lloris, Giroud, Lizarazu en son temps, ils aiment bien qu’on balaie un peu l’actu avant, et que je leur donne quelques éléments sur des questions piégeuses qui peuvent arriver. Deschamps me disait parfois "Lui, laisse-le tranquille, il traverse une mauvaise passe". C’est le seul sélectionneur qui valide à chaque fois qui passe en conférence de presse ou pas. »

Le jour où Deschamps a décidé de boycotter une interview à cause de Benzema (2018)

« Nous sommes avant la Coupe du monde en Russie, Didier a donné son accord à l’émission Au Tableau sur C8 pour répondre aux questions des enfants. Jusqu’au jour où il a vent par son énorme réseau d’informateurs que Jamel Debbouze dans l’émission précédente, a fait un petit clin d’œil sympa pour dire "Didier, ce serait bien de prendre Karim". Mais pour lui, c’était déjà trop. "T’as vu ce que Jamel a dit, on annule tout". Avec Benzema, la ligne rouge a été franchie quand sa femme l’appelle à Clairefontaine pour lui dire que le mot "raciste" avait été tagué sur sa maison.

Didier Deschamps avec Karim Benzema le 7 octobre 2014.
Didier Deschamps avec Karim Benzema le 7 octobre 2014. - FRANCK FIFE / AFP

Guy Stéphan, qui le connaît très bien, a vu qu’il avait les larmes aux yeux en revenant à table. C’est sûr que cela restera un énorme paradoxe qu’au moment où Benzema atteint sa plénitude au Real Madrid, il ne soit plus en équipe de France. Parce que Didier l’a toujours défendu. A une époque, même à l’intérieur du staff, certains disaient "Benzema, ça suffit". Il ne marquait pas, il ne pesait pas sur le jeu, il avait l’air de traîner sa misère, Didier l’a maintenu contre vents et marées. Mais le Basque est rancunier. »

Le jour où vous avez senti de l’intérieur que la France serait championne du monde

« Ce serait bien présomptueux de dire ça. Par exemple, la Coupe du monde 2002, j’étais persuadé qu’on serait dans le dernier carré. En interne, on n’avait pas la perception d’un groupe qui part à vau-l’eau. L’Euro 2016, je ne pensais pas qu’il pouvait nous échapper. Il bascule sur trois fois rien, peut-être un jour de repos en moins. Sans doute ce vieux truc "ne pas jouer la finale avant ta finale". En 1986, après le quart contre le Brésil, on avait fait notre jubilé, en demi-finale on n’était plus là.

Raphaël Varane, le 15 juillet 2020 à Moscou.
Raphaël Varane, le 15 juillet 2020 à Moscou. - FRANCK FIFE / AFP

En 1998, on a beau voir que le groupe répond présent, qu’il y a bien une parfaite communion entre le patron et le groupe, tu ne peux pas faire abstraction de l’environnement extérieur qui était très sceptique. Et puis, on peut aussi retourner le truc en disant que si on va aux tirs au but contre le Paraguay de Chilavert, on ne passe jamais. En demi-finale, Thuram n'a jamais marqué de sa vie et il nous sort deux buts. Il n’y a que Deschamps qui a dit qu’en Russie deux ou trois jours avant la finale, il était habité d’une sérénité totale parce qu’il avait la conviction que ça allait le faire. Pas moi ! »