Abus dans le patinage : Didier Gailhaguet a-t-il couvert une entraîneure accusée de harcèlement à Nice ?

INFO « 20 MINUTES » Selon nos informations, plusieurs patineurs poursuivent une ex-entraîneure en justice pour harcèlement moral entre 2010 et 2017, après avoir averti la Fédération en vain

Julien Laloye

— 

Plusieurs patineurs accusent leur ex-entraîneure de harcèlement entre 2010 et 2018.
Plusieurs patineurs accusent leur ex-entraîneure de harcèlement entre 2010 et 2018. — Anthony WALLACE / AFP
  • Selon nos informations, de nombreux patineurs du club de Nice poursuivent en justice leur ex-entraîneure qu’ils accusent de harcèlement moral.
  • Selon leurs témoignages, plusieurs élèves mineurs ont été insultés, poussés à l’anorexie, et manipulés entre 2010 et 2017.
  • La Fédération, mise au courant à plusieurs reprises de ces soupçons de maltraitance, n’a jamais agi, laissant les services du ministère des Sports monter un dossier qui a finalement conduit à la suspension de l’entraîneure pour cinq ans en 2018.

Ils ont tous commencé le patin avant de marcher, ou presque. Le rêve d’une vie, et les sacrifices qui vont avec. Réveil à 5 heures du matin tous les jours à partir de 10 ans, direction la seule patinoire du département depuis l’arrière-pays niçois, pour la plupart. De la préparation physique pour commencer, une petite heure de glace, et un sprint à perdre haleine pour arriver à l’heure au collège. Le même trajet en sens inverse à midi, puis le soir. 20 heures sur la patinoire chaque semaine pour caresser le rêve de ressembler à Sarah Abitbol, Gabriella Papadakis ou Guillaume Cizeron. Certains ont été champions de France ou vice-champions de France dans leur catégorie d’âge. Beaucoup ont participé à des compétitions à l’étranger, sont partis suivre des stages avec des coachs prestigieux dans les pays de l’Est.

Aujourd’hui, tous ces patineurs de la section haut niveau en sport-études du club de Nice ont abandonné l’idée de devenir des champions, à de rares exceptions près. Ils ont même abandonné le patin tout court, « brisés psychologiquement » par leur ex-entraîneure, qu’ils accusent devant la justice de « harcèlement moral » pendant plusieurs années, avec la complicité de la Fédération et de son président Didier Gailhaguet, à qui ils reprochent de ne pas avoir pris ses responsabilités malgré plusieurs alertes.

Problèmes d’alcool et insultes répétées

Quand Katia Gentelet pénètre pour la première fois dans la patinoire du NBAA (National baie des anges associations) en 2009, le club de Nice refondé suite à la faillite du NCAP (Nice Côte d’Azur Patinage), Michel Gentelet, le nouveau président, ne la présente pas tout de suite comme sa fille. Il annonce que la jeune femme est ici pour passer son Brevet d’Etat « sous la coupe de Sandra Garde », technicienne reconnue, deux fois médaillée aux championnats de France. Une formation que Katia Gentelet ne complétera qu’en février 2012. Cela ne l’empêche pas, quelques semaines après son arrivée, d’être nommée à la place de Sandra Garde à la tête de la section de haut niveau en sport-études, des jeunes filles et des jeunes hommes âgés de 7 à 15 ans, en moyenne.

Chacune des victimes (ou leurs proches) raconte ensuite la même version. Des premières semaines sans histoire, jusqu’à des retards de plus en plus fréquents le matin, quand les élèves attendent, désœuvrés, que leur entraîneure arrive. « Il y avait des soirées qu’elle arrosait très bien et elle n’arrivait pas à se lever, explique Sabrina*, la mère d’une ancienne élève de Katia Gentelet. Elle n’arrivait jamais à l’heure, parfois avec les lunettes de soleil pour dissimuler sa cuite de la veille, renchérit Sophie*, une autre maman. Les mômes attendaient seuls sur la glace, parfois ils ne patinaient même pas 20 minutes ». Ces jours-là, il vaut mieux réussir son double axel pour ne pas s’attirer les foudres de l’enseignante.

Sélène*, souvent présente au bord de la patinoire pour s’assurer que sa progéniture « ne soit pas trop rudoyée », détaille les insultes proférées par Katia Gentelet. Insultes qui nous ont été confirmées par de nombreux témoins. « T’es qu’une connasse, ta mère c’est une pute ». « Salope, t’arriveras jamais à rien, t’es trop nulle ». « Grosse vache, t’es bonne à rien ». Contactée par 20 Minutes, la coach incriminée dément formellement : « Ce sont des allégations mensongères. Je ne suis pas alcoolique, et je n’ai jamais été en état d’ébriété sur mon lieu de travail. Je n’ai jamais insulté qui que ce soit. Si dire des choses comme "Il va falloir que tu te secoues les puces, tu ne dois pas t’endormir, il faut travailler", ce sont des insultes, alors on n’a pas la même notion d’insultes ».

Une vidéo édifiante

Pourtant, Katia Gentelet semble capable de s’acharner sur une proie pendant plusieurs mois. Une vidéo que nous avons pu visionner montre la directrice de la section haut niveau du NBAA, visiblement éméchée, en train d’insulter copieusement une de ses élèves, en pleurs.

- K.G : « Tu m’as trahie, c’est bien, c’est bien, démerde-toi espèce de connasse ».

- Le parent présent : « Non, non, non, Katia ».

- K.G : « Démerde-toi espèce de connasse ».

- Le parent : « Non, non, Katia, arrête ».

- K.G : « Elle peut crever ».

Contactée, Sabine*, l’élève concernée, se souvient parfaitement des circonstances : « Elle me traitait souvent de grosse vache sur la glace quand je n’étais pas assez bonne, mais ce n’était jamais allé aussi loin. Cela durait depuis plusieurs minutes alors les amis avec qui j’échangeais par téléphone m’ont dit de filmer ». A l’époque, la jeune fille, qui vient de traverser un drame personnel, vit sous l’emprise de Katia Gentelet, selon ses dires. Cette dernière lui propose de débriefer ses entraînements dans des bars, quelquefois jusqu’à des heures avancées de la nuit. « Une fois, ça a duré de restaurants en bars de 11 heures à 1 heure du matin. Je ne disais jamais non parce que sinon elle me menaçait de me virer de la patinoire ».

L’intéressée préfère suggérer « une relation affective. On parle d’une jeune fille avec une vie familiale chaotique, que j’ai complètement prise sous mon aile. Je me suis un peu comportée comme sa grande sœur. Et parfois, en famille, on ne va pas prendre de gants pour se dire les choses ». Aujourd’hui, Sabine, qui ne patine plus, n’a pas tout à fait la même vision. « Cette femme a détruit ma carrière. Pour moi, c’est une perverse narcissique ». Un terme qui reviendra souvent dans nos échanges à propos de Katia Gentelet. « Elle a compris que j’étais seule, et elle m’a manipulée, jusqu’à me proposer de vivre chez elle. Pendant cette période, je me sentais nulle, j’avais une très faible estime de moi. J’ai eu une période d’anorexie boulimie, je me faisais du mal. Encore aujourd’hui, ça reste compliqué pour moi ».

« Elle interdisait à ma fille de manger le soir »

Katia Gentelet fait une obsession avec le poids. De nombreux parents de plaignants ont constaté que leur enfant refusait de s’alimenter le soir. « Ma fille est descendue à 32 kilos pour 1m50, explique une maman. L’entraîneure lui disait sans cesse : "il faut sécher, il faut sécher, t’es trop grosse", elle lui pinçait la peau du ventre devant tous les autres. Les enfants étaient pesés tous les jours ». La balance du matin était un moment particulièrement redouté. « Elle leur mesurait la taille du ventre, et gare à celles qui avaient grossi. Elle poussait les filles à l’anorexie ». Sabrina : « J’ai dû emmener plusieurs fois ma fille chez l’endocrinologue parce qu’elle avait plus que 9 % de matière grasse. Elle a commencé à s’arracher la peau du crâne sans explication, elle devenait anorexique sous mes yeux ». Plusieurs personnes nous ont confirmé des malaises lors des entraînements. Deux patineuses au moins sont tombées d’inanition sur la glace. « Elles n’avaient pas le droit de boire avant la fin de la séance », décrit un témoin.

Il y avait des pesées, c’est vrai, mais elles étaient plus ou moins hebdomadaires, jamais quotidiennes, rétorque l’ancienne entraîneure. Je n’ai jamais eu le moindre mot de travers sur le poids, je sais combien ça peut être perturbant et traumatisant pour des jeunes filles de cet âge. Après, il faut savoir que le surpoids anormal entraîne des dégâts dangereux. Sur chaque saut, il faut que les articulations supportent un poids phénoménal. Ne pas avertir les parents de cela, ce serait de la non-assistance à personne en danger ».

Difficile pour les familles en désaccord de se plaindre auprès du président du club. Elles affirment que Michel Gentelet protégeait sa fille en toutes circonstances. Sélène : « Un père qui osait se plaindre des retards répétés de Katia aux entraînements du matin a été frappé par Monsieur Gentelet devant les élèves ». Contacté, le parent concerné ne nous a pas répondu. Plusieurs personnes attestent en revanche de l’existence d’une réunion pour le moins musclée après la circulation d’une vidéo compromettante concernant Katia Gentelet.

« Il nous a traités de tous les noms à cette réunion, avance Sophie. Il disait que si on parlait il ferait appel à la mafia russe. Il nous a obligés à signer un document dans lequel on s’engageait à ne rien révéler. Moi j’ai refusé, mais certains parents ont accepté. J’ai pleuré deux heures dans le parking après ça ». Joint par téléphone, Michel Gentelet a brièvement fait allusion « à un coup monté et à des jalousies contre sa fille ». Il n’a plus répondu à nos sollicitations par la suite.

Licenciée et suspendue en 2018

Les faits présumés auraient duré de 2010 à 2017, malgré deux signalements sans résultat à la Direction départementale de la Cohésion sociale (DDCS). « On était dans un engrenage, s’excuse presque Sabrina. Dès qu’on se plaignait, nos enfants étaient mis en quarantaine. Elle interdisait aux autres de lui parler. Des enfants ont été exclus pour plusieurs semaines. Eux, ils adoraient ça, c’était leur passion, alors ils en disaient le moins possible à la maison ».

Le troisième signalement, constitué par les déclarations d’une quinzaine de familles, sera le bon, en parallèle d’une saisine en référé du procureur de la République. En quelques semaines, Michel Gentelet est écarté, et le club géré par des administrateurs judiciaires. Katia Gentelet, elle, est licenciée pour faute grave, puis interdite d’entraîner à deux reprises. D’abord en février 2018, pour une durée de deux mois, puis en juin 2018, pour cinq ans. Des sanctions adressées dans deux arrêtés préfectoraux que nous avons pu consulter.

Voilà ce qui est écrit dans celui du 26 février 2018 (finalement cassé par le Tribunal administratif) :

« Au regard de la nature des faits qui lui sont reprochés, le maintien en activité de madame Katia Gentelet présente des risques pour la santé physique et morale des pratiquants, en particuliers mineurs, et il y a de ce fait urgence à lui interdire l’encadrement de ces activités dans tout établissement à titre conservatoire dans l’attente des conclusions administratives ».

Puis, dans celui du 29 juin :

« Au vu des plaintes déposées auprès de la DDCS, il apparaît que madame Gentelet a des méthodes d’entraînement qui ne sont pas compatibles avec le bien-être physique et moral de mineurs notamment, et qui portent atteinte à l’intégrité physique et morale des jeunes sportifs ».

C’est ce deuxième arrêté, attaqué pour l’instant sans succès par Katia Gentelet, qui a été brandi fièrement par Didier Gailhaguet mercredi lors de sa conférence de presse. Le président de la Fédération française des sports de glace a érigé le cas Gentelet en exemple de son activisme quant aux problèmes de harcèlement qui ont pu lui être remontés ces dernières années. Relancé par nos soins, il a estimé avoir agi « en temps et en heure » : « Nous avons d’abord été informés sur la base de rumeurs, puis lorsque les parents ont porté plainte, les services de la DTN se sont mis en lien avec la direction régionale et la préfecture pour travailler de concert, et faire en sorte que certains comportements soient sanctionnés. Une enquête a été diligentée, des sanctions ont été prises. Cinq ans d’interdiction d’exercer, malgré le fait que le père de cette personne soit un ami de longue date ».

Silence radio de la Fédération

La réalité s’avère un peu plus nuancée. Didier Gailhaguet a été averti à plusieurs reprises des comportements nocifs de Katia Gentelet, sans y prêter attention. 20 Minutes a pu prendre connaissance de deux lettres, parmi d’autres : la première, envoyée le 2 juillet 2014 à la présidente de la Commission sportive nationale du patinage artistique, deux mois après que la jeune femme a été élue meilleure jeune entraîneure par la FFSG. L’autre, envoyée le 5 décembre 2014, adressé directement au président de la Fédération. Toutes les accusations de harcèlement y sont retracées avec minutie. Deux lettres restées sans réponse. La vidéo évoquée plus haut date de l’été 2016, selon la plaignante, qui ne l’a envoyée qu’à un ou deux amis « pour ne pas la perdre ».

Pourtant, elle assure avoir été convoquée par les Gentelet pour une explication : « Ils étaient furieux, ils m’ont accusée d’avoir envoyé la vidéo à la fédération. J’ai été obligée d’écrire une lettre d’excuses à la fédération. Comme je ne savais pas quoi écrire, ils me l’ont dictée ». Son ancienne coach ne nie pas l’existence de cette lettre. Mais pour elle, la missive a été rédigée « à l’initiative » de la jeune fille « autour d’un thé, dans le cadre de nos sorties ensemble ».

Michel Gentelet et Didier Gailhaguet entretiennent une relation privilégiée depuis plusieurs années. Ce dernier évoque lui-même « un ami proche ». Il a raison. Les deux hommes se connaissent depuis longtemps, et c’est le patron des sports de glace qui a mis le pied à l’étrier à son ami au moment de la refonte du club, en 2009. « Gailhaguet, Nice, c’est son bébé, il a toujours eu un œil dessus », explique un dirigeant requérant l’anonymat. Le président de la FFSG a organisé deux championnats du monde sur la Côte d’Azur, en 2000 et en 2012. De fait, pendant les premières années où Katia Gentelet entraîne à Nice, Didier Gailhaguet est mentionné comme vice-président dans les statuts du club. Plusieurs PV d’assemblée générale montrent qu’il était le plus souvent excusé, mais il paraît difficile de penser que le boss de la FFSG n’était pas au courant de ce qu’il s’y passait.

Gailhaguet-Gentelet, une amitié de longue date

Pour les plaignants, Gailhaguet savait tout. « Dès qu’on faisait remonter nos plaintes à la Fédération, on ne nous répondait jamais mais Gentelet nous passait une soufflante quelques semaines après. Il disait souvent qu’il était intouchable ». L’ancien président du NBAA, mis de côté en 2018, est l’un des rares à avoir pris la parole publiquement pour défendre le président de la Fédération. C’était dans Le Monde, la semaine dernière : « Aujourd’hui, je maintiens que la seule personne que j’ai trouvée capable de faire marcher cette Fédération à peu près correctement, c’est Didier Gailhaguet. Ça me peine parce que, d’un seul coup, on fait de lui Satan. »

Interdite d’exercer son métier « contre rémunération » sur le territoire français en juin 2018, Katia Gentelet a pourtant continué à entraîner pendant plusieurs semaines à l’été 2018 dans le club de Brian Joubert, à Poitiers. Un autre très proche de Didier Gailhaguet. Une famille l’a en effet suivie depuis la Côte d’Azur, sans regrets. « J’ai toujours considéré Katia comme une excellente coach pour mes enfants, nous explique Angélique Pitot. Elle connaissait les exigences pour les amener au plus haut niveau. Et puis, on ne savait pas qu’elle était suspendue à ce moment-là ».

L’enseignante n’est jamais revenue à la patinoire de Nice depuis cette date, et sur place, on essaie de se reconstruire avec un nouvel entraîneur, plébiscité. « La reprise du club a été un moment très éprouvant, nous confie Jannick Stute, la nouvelle présidente, maman d’une ancienne patineuse de Katia Gentelet, elle aussi plaignante. Aujourd’hui, on est repartis, mais il y a des séquelles énormes, les gamins qui sont restés, sont paumés ». Plusieurs parents évoquent des relations longtemps distendues avec leur enfant, qu’ils ont parfois dû retirer du club quand ils ont constaté le délabrement de leur état psychologique. Presque tous indiquent des problèmes de poids persistants, même plusieurs années après.

Une nouvelle information du parquet

Beaucoup se sont constitués parties civiles, et une plainte est entre les mains du doyen des juges d’instruction, « après une première plainte classée sans suite par le parquet », nous précise le Conseil de Madame Gentelet, qui ajoute avoir poursuivi une dizaine de parents pour faux témoignages en septembre 2018. « Je suis désolée pour les parents qui ont fait un transfert sur leur enfant, dont le rêve n’a pu aboutir, mais je n’y suis pour rien, estime Katia Gentelet. Je n'ai pas envie de reprendre les mots de Monsieur Gailhaguet, que je respecte beaucoup, alors je dirais que j’ai commis des maladresses. J’ai parfois été trop franche et cela m’a porté préjudice ».

Selon nos informations, d’autres victimes présumées se sont manifestées très récemment. « Ce dossier a fait l’objet d’une ouverture d’information en début de semaine du chef de harcèlement moral », a confirmé à 20 Minutes le procureur de Nice. Me Parriaux, l’avocate des plaignants, espère que ces plaintes seront prises au sérieux par le parquet. « Je voudrais que la parole des enfants soit enfin entendue ».

* Tous les prénoms ont été modifiés