VIDEO. Real-PSG: Mise en scène à la Spielberg, «exclusivas» dans tous les sens, pourquoi les émissions de foot espagnoles sont les meilleures du monde

FOOTBALL Plongée dans le délicieux monde des tertulias madrilènes avant le 8e de finale aller de Ligue des champions...

Julien Laloye

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Josep Pedrerol, présentateur vedette de la plus connue des émissions de sport.
Josep Pedrerol, présentateur vedette de la plus connue des émissions de sport. — Capture d'écran/Twitter

De notre envoyé spécial,

On s’était promis de veiller tard, mais depuis qu’on est devenus vieux et papa, ce qui va ensemble, ça fait longtemps qu’on ne dépasse plus minuit les yeux ouverts. Tout ça pour dire qu’on a raté le menu du Chiringuito de Pedrerol la veille de Real-PSG. Chiringuito quoi donc ? Pas le Chiringuito qui se repère à l’odeur inimitable de calamar baigné sur toutes les plages d’Espagne, non, Chiringuito le programme télé, star absolue des Tertulias, cette tradition du débat oral qui n’appartient qu’à l’Espagne. Le principe ? On met les chaises, on sort la boisson, on parle de tout et de rien, surtout de rien, de préférence en vociférant, le tout à une heure beaucoup trop avancée de la nuit, à la radio comme à la télé.

Il faut le voir pour prendre la mesure de l’ovni : À côté du Chiringuito, Pierre Ménès au CFC, c’est Apollinaire qui déclame un poème en alexandrins à Marie Portolano (qui n’a pas rêvé d’écrire un poème pour Marie Portolano ? Oui, on s’égare, et alors ?). Là, c’est du sérieux, on cause de la Chevrolet du foot à la télé. El « lobo » Carrasco, ancien joueur du Barça et consultant vedette du programme, nous aide à comprendre pourquoi le truc cartonne à ce point. Presque un million de téléspectateurs les grands soirs, record d’audience pulvérisé saison après saison.

Règle n°1 >> On ne parle QUE du Real et du Barça (avec une info invérifiable, c’est mieux)

En Espagne, on se fout des petits clubs ouvertement et on l’assume. Étant entendu qu’en dehors du Barça et du Real, tout le monde est un petit club. « C’est l’idée brillante de l’émission. Tout est basé sur l’opposition entre les plus grandes équipes du pays et entre Messi et Cristiano. On accompagne le téléspectateur une partie de la nuit, il faut être attractif pour ne pas le perdre ».

Deuxième étage de la fusée pour faire vivre la rivalité, LA MEGA EXCLUSIVA ULTIMA HORA avec des lumières rouges qui clignotent partout, pire qu’une alerte neige sur BFM.

  • Cristiano/Messi veut partir
  • Cristiano/Messi veut rester
  • Cristiano/Messi veut des chouquettes avec de la chantilly dessus au petit-déjeuner.

 

La dernière sur laquelle on est tombés ? Dégotée par l’inventeur du concept de l’émission lui-même, Josep Pedrerol. C’était la semaine dernière. Silence de cimetière, musique du titanic, des points rouges partout. « Zidane n’est pas content d’Isco, il va demander son départ à la fin de la saison ». BIM BOUM BADABOUM. Une heure là-dessus, le quotidien pro-madrilène (As) qui fait sa Une là-dessus, et le Chiringuito qui enchaîne le soir même : « Vous avez vu la Une de As, on avait donc dit vrai ! ».

Degré de probabilité de l’info ? Impossible à savoir, même si on a une petite idée quand même. « On parle la plupart du temps d’éditorialistes ou de chroniqueurs qu’on ne voit jamais dans les stades ou en conférence de presse, persifle un journaliste local « de terrain ». Donc allez savoir d’où ils sortent ça ».

Règle n°2 >> La mise en scène de la polemica

« Avant chaque émission, on s’interroge sur l’action d’un joueur, la stratégie d’un entraîneur ou la décision arbitrale qui a fait le plus débat et on ouvre là-dessus ». Dit comme ça, El Chiringuito n’a pas inventé l’eau chaude. Mais c’est dans la mise en scène que l’émission prend toute sa dimension.

Dimanche dernier, après le nul entre le Barça et Getafe, on a compté dix minutes sur le hors-jeu (ou pas) d’un attaquant de Getafe signalé en direct par l’assistant. Pas dans le vent, hien, là-bas, on fait ça comme des pros. Se pointe donc un geek fan d’Excel qui allume son écran et pose une colle aux invités en calculant avec un triangle équilatéral le nombre de centimètres exact pour lesquels le type était hors-jeu. Peu importe si le révélateur de départ est foireux (réponse 18,3 centimètres de mémoire).

On en est là du cours de maths quand l’émission prend un tour improbable. Eduardo Inda, feu le directeur de Marca, qui débarque sur le plateau avec une bouteille de cava, ersatz de champagne catalan. Il offre sa tournée dans les éclats de rire… pour fêter les deux ans du dernier penalty sifflé contre le Barça en Liga. Des génies, on vous disait.

Règle n°3 >>  Le jeu de rôle assumé des protagonistes

« Chacun a son rôle dans l’émission, explique Carrasco. Moi, je ne suis pas le plus partisan. Mon truc, c’est le ballon, Essayer, dans la mesure du possible, de reproduire une action de Messi ou d’un autre, ou au moins expliquer comment le ballon a pu prendre tel effet sur un coup franc par exemple ».

L’ancien international espagnol est modeste : il est aussi le premier supporter du Barça et sait envoyer de la punchline quand il faut. Celle-ci à propos de Real-PSG : « Si le PSG va prendre peur parce qu’il joue à Bernabeu ? il va avoir aussi peur que le Barça quand il arrive et qu'il joue comme si c’était le jardin de Lionel Messi ».

Parmi les inamovibles, on a :

  • Tomas Roncero (directeur de As) >> Le gars qui vient toujours avec un maillot du Real et qui défend CR7 en criant comme un putois 
  • Cristobal Soria >> Le gars qui a vaguement été délégué du FC Séville un jour et qui semble prendre plus de plaisir à voir une défaite du Real qu’une victoire de son club
  • Alfredo Duro >> Le gars qui a un orgasme dès qu’un adversaire du Barça franchit le milieu de terrain. Celui qui avait gueulé comme un veau « Al Carrer » (« dehors) en boucle quand le PSG avait battu le Barça l’an passé avant de se faire méchamment troller par Piqué après le match retour.
  • Fred Hermel >> Le fier représentant de la nation française, à la connexion presque télépathique avec Zizou. Son truc à lui ? Le texto du double Z reçu juste avant l’émission, avec gros plan sur le téléphone, musique angoissante. Et Fred qui en a presque les larmes aux yeux en lisant ; « Fred, cette équipe va en surprendre encore beaucoup ». « Quand Zizou te dit un truc comme ça, ça fait quelque chose, non ? » Pas vraiment, mais il faut reconnaître le moment de bravoure : c’est Tom Hanks filmé par Spielberg dans Le Pont des Espions.

Règle n°4 : L’art de l’engueulade montée en épingle en 30 secondes

Le Chiringuito ne serait pas le Chiringuito sans ses disputes incessantes, tellement surjouées qu’elles semblent préparées à l’avance, même si Carrasco jure le contraire.

« Je peux vous assurer que rien n’est jamais feint. Bon, moi les affrontements ne m’ont jamais plus, et je n’aime pas qu’ils soient définitifs. Ça fait près de 30 ans que je connais certains participants de l’émission, à la fin, on est amis. Mais pendant le show, on est comme des enfants dans une cour d’école. C’est le but d’ailleurs, peu importe si on est ancien joueur, dirigeant, ou journaliste, c’est notre âme d’enfant qui reprend le dessus ».

Avec la mauvaise foi qui va avec. Les emportements sont nombreux, sans qu’on comprenne parfois le pourquoi du comment. Notre Fred Hermel national fait ça très bien. Une de ses colères légendaires à propos du manque de considération de ses collègues pour Benzema il y a un an ou deux a fait exploser les internets. Ça disait quelque chose du genre « Arrêtez avec Benzema, j’en ai trop entendu. J’ai même entendu qu’Adebayor était meilleur que lui. Ça va à la fin. Il est où Higuain ? Il fait pleurer Messi en finale d’une Coupe du monde. Il rate le but vide contre Lyon. Stop ».

En Espagnol, et en postillonnant très fort, on vous assure que c’est impressionnant. Bien que ça puisse aller trop loin, quand certains quittent le plateau en insultant à moitié le collègue d’en face, pour ne plus jamais revenir dans l’émission. « C’est rare, nuance Carrasco. Partir, c’est une défaite, comme sortir dans un match qui n'est pas encore gagné. Moi je reste sur ma chaise et je résiste à tout, jusqu’au bout ».

Par curiosité, on a demandé son avis sur le show à Olivier Ménard, l’inaltérable animateur de l’Equipe du Soir, la seule émission qui se rapproche un peu de ce qui se fait en Espagne, les excès en moins.

« Je ne suis pas un téléspectateur assidu de ce qu’ils font, mais je tombe souvent sur les moments forts, quand les mecs se mettent dans des états possibles. J’avoue que c’est efficace, mais c’est un modèle qu’on peut difficilement reproduire. Chez nous, les journalistes peuvent être supporters d’un club, mais ça ne peut pas faire partie de leur identité quand ils viennent dans l’Equipe du Soir. C’est sûr que j’aimerais que certains viennent balancer leur info en exclusivité, mais ce n’est pas le modèle du groupe, où l’information est réservée au journal et au site internet. Par contre, le truc des lumières rouge qui s’allument de partout, c’est pas mal. Je vais peut-être m’en inspirer pour la prochaine refonte du programme ».

Alors ça existe déjà, et c’est du biathlon. Mais pas de jaloux pour autant. Mercredi, chacun aura droit à sa lumière rouge de Pyeongchang à Madrid.